Le réalisateur Philipe Faucon dirigeant sa comédienne Soria Zeroual Fatima de Philipe Faucon et Dheepan de Jacques Audiard dépeignent une société qui donne enfin de la visibilité à la frange des migrants qui essayent de s'en sortir à bon gré malgré les embûches... Après La désintégration, film sur l'endoctrinement intégriste, Philipe Faucon revient avec un nouveau film projeté cette semaine à la 68e édition du festival de Cannes. Fatima, projeté cette semaine à la Quinzaine des réalisateurs. On se souvient pourtant de Philipe Faucon, lorsqu'il est venu tourner en 2006 à Sétif notamment La trahison dont l'histoire se situe en pleine guerre d'Algérie. Cette fois, le réalisateur va s'inspirer de deux livres de Fatima Elayoubi, femme algérienne venue en France sans savoir parler le français, pour brosser le portrait de Fatima, une femme touchante de 44 ans, maghrébine qui élève seule, dans la dignité, ses deux filles. Une de 15 ans rebelle, qui évolue au collège et l'autre, plus pondérée qui entame difficilement ses études en médecine et est rongée par le doute. Et pour cause. Issue d'une famille loin d'être aisée, sa mère est une femme de ménage qui multiplie les tâches ménagères pour arriver à subvenir aux besoins de sa famille. Le rôle principal est tenu par Soria Zeroual, elle-même femme de ménage, tandis que le père est interprété, contre toute attente, par Chawki Amari, chroniqueur à la plume acérée dans la presse algérienne, qui se retrouve face à la caméra dans le rôle du père qui apprend, d'un côté à sa fille comment tenir un volet et inciter d'un autre côté, la grande fille à ne pas fumer, car mal vu. Dans un genre plutôt intimiste se décline ce film, avec une comédienne principale qui n'en est pas une et pourtant jouant son texte avec une justesse et simplicité exemplaires. «Mes grands-parents ne parlaient pas le français et ma mère ne le parlait pas dans son enfance. Ils étaient des invisibles de la société dans laquelle ils vivaient. Chez Fatima, j'ai retrouvé des attitudes que j'ai connues chez eux. Elle est à l'image de ces femmes qui souvent n'ont eu accès qu'à des scolarités incomplètes, ont été amenées à émigrer par nécessité vitale, pour venir dans un pays dont elles ne parlaient pas la langue et dont les codes leur étaient étrangers. En France, elles ont donné naissance à des enfants qu'elles ont élevés, parfois séparées d'eux par la langue et par des pratiques et des repères différents. Pour toutes ces raisons, ces femmes ont développé, malgré leur ignorance et leur handicap, des ressources très importantes, allant puiser au fond d'un courage et d'une obstination farouche» dira le réalisateur lui-même franço-marocain. L'identité plurielle et son penchant politique est en effet une problématique à prendre au sérieux, d'autant plus que dans la France d'aujourd'hui que faire des immigrés qui arrivent en masse en France? Souvent le problème de la régularisation des papiers constitue un obstacle de taille, voire fait scandale en France. Certains partis radicaux veulent stopper net l'arrivée des migrants de «la misère» comme les avaient surnommés il n'y a pas si longtemps une émission télé française. Après De rouille et d'os en 2012, le réalisateur français auteur de Prophète, Jacques Audiard, revient en compétition officielle sur la Croisette pour présenter son septième film, Dheepan dont il soutient: «Ce film n'est pas une déclaration politique.» Et pourtant, le sujet est bien traité en filigrane et dévoile par l'image cette France des couleurs que l'on connaît, cet échec parfois de l'intégration, même, sa réussite et son aliénation ou le dérapage quand les règles ne sont pas respectées. Ce qui, somme toute, n'est pas propre à la France mais au monde entier. Dheepan décrit les péripéties d'un ancien soldat, d'une jeune femme et d'une petite fille qui, pour fuir la guerre civile au Sri Lanka, se font passer pour une famille. Réfugiés dans une cité française assez chaude où ils trouvent du travail, ils tentent de se construire un foyer sans maîtriser la langue française. En effet les acteurs parlent le tamoul. Comme Fatima de Philipe Faucon, nos protagonistes vont apprendre malgré eux le français pour pouvoir communiquer avec les autres et gagner leur vie. Mise dans une classe spécialisée, leur fille de 9 ans (volée et dont la mère est morte) se rendra compte qu'elle n'est pas la seule dans ce cas, avant de rejoindre les classes normales. Fatima, elle, suite à une chute dans les escaliers, se met à écrire en arabe comme moyen d'échappatoire à sa solitude et sa colère muette tout en prenant des cours de français pour analphabètes. Si le film de Philipe Faucon choisit la douceur et la pudeur des émotions pour dire l'immigration, le film de Jaques Audiard, tout aussi émouvant par petites touches, nous plonge dans la terreur des banlieues où la vendetta est monnaie courante. Ironie du sort, Dheepan, en fuyant la guerre de son pays, retrouve les mêmes codes de self control en France, où il est amené à se défendre à coup de sabre contre les délinquants du quartier. Sa fausse épouse travaille comme femme de ménage chez un homme qui porte une sorte de bracelet électronique autour de la cheville pour être identifié par la police et donne à manger à un vieux monsieur, qui n'est autre que le réalisateur et comédien marocain Faouzi Ben Saâdi. Mais en dehors de cette violence apparente et cette atmosphère sombre qui plane, l'amour prend le dessus petit à petit entre ces deux personnes, cet homme et cette femme dont le désir premier était d'aller rejoindre sa cousine en Angleterre. Mais l'homme est son refuge protecteur lorsqu'elle se retrouvera dans une situation critique. La vie n'est pas tout à fait rose, elle est semée d'embûches mais leur combat pour la dignité et une vie meilleure vaut la peine de se disputer pour aller de l'avant. C'est ainsi que doivent vivre aujourd'hui la plupart des Français pour pouvoir exister et affirmer leur individualité dans un pays de plus en plus hostile et froid à l'Autre mais paradoxalement ouvert et généreux quand cela est nécessaire. La société et ses travers sociopolitiques n'ont pas fini d'être décortiquées, encore plus ici sur la Croisette où les films abordés sont teintés de mélancolie et d'amertume sans se départir pour autant de force de caractère et de rebellion...