La quasi-totalité des 88 laiteries privées algériennes sont à l'arrêt. «95% des privés ont fermé», affirme l'un d'entre eux. Ceux qui n'ont pas encore baissé rideau sont en train de liquider leurs derniers stocks de poudre de lait avant la fermeture. Si la poudre de lait à 0% de matières grasses est encore disponible, celle à 26% est en rupture de stock. Pour les transformateurs, il faut impérativement mélanger ces deux poudres pour avoir du lait répondant aux normes. Pour certaines laiteries – comme de Hodna Lait à M'sila – c'est l'asphyxie. Joint par téléphone, l'un de ses responsables affirme que l'usine ne tourne plus qu'à 40% de ses capacités en puisant dans ses stocks importés sur fonds propres. «Nous rencontrons d'énormes problèmes actuellement. L'Office national interprofessionnel du lait (ONIL) nous doit des centaines de tonnes qui nous ont été affectées sur papier, mais nos camions reviennent vides de Jijel et Annaba. La poudre de lait n'est pas disponible. Si ça continue, on va fermer l'usine. Nous risquons même de déclarer faillite et de mettre à la rue plus de 1000 employés», affirme ce responsable. Autre usine, même son de cloche. Avec une capacité de production de 200 000 litres/jour, la laiterie Djurdjura est l'une des plus importantes de la wilaya de Béjaïa. L'usine est pourtant à l'arrêt depuis le 28 octobre dernier. «Sur documents, nous avons bel et bien reçu de la poudre de lait mais en réalité, nous n'avons pas été approvisionnés depuis le 24 octobre et nos ouvriers ont été mis en chômage technique. Nous avons encore un stock important de poudre à 0%, mais nous n'avons plus rien à 26%», soutient l'un des gérants. Même son de cloche à la laiterie La Vallée, qui produisait 120 000 litres/jour avant la crise. Sise à Tazmalt, l'entreprise approvisionne Béjaïa et les wilayas limitrophes. L'un de ses derniers camions de livraison vient tout juste de prendre la route pour Oued Souf. Le constat de son gérant est tout aussi accablant: «A partir de ce mercredi soir, nous sommes à l'arrêt. Nous avons reçu des documents dans lesquels l'ONIL nous a affecté des quotas, mais pas la poudre. Un coup, c'est la 0% qui manque, un autre, c'est la 26%.» Il poursuit : «Nous sommes prêts à travailler 24h/24, mais qu'on nous donne de la poudre. Nous ne demandons pas mieux. Nous avons des employés à payer, des charges, des crédits à rembourser, nous avons le couteau sur la gorge et c'est nous qu'on accuse de créer la pénurie.» «Nous ne sommes pas sortis de l'auberge et la crise ne fait que commencer», lâche-t-il. Tous les gérants des laiteries que nous avons rencontrés ou joints par téléphone sont unanimes à dire que la crise ne fait que commencer. L'ONIL, qui vient de lancer un avis d'appel d'offres, est apparemment en rupture de stocks, même si son directeur préfère évoquer une perturbation dans la distribution plutôt qu'une pénurie. (Voir dossier El Watan Week-end). Vraisemblablement, cela résulte d'une fausse lecture des données du marché. Il faut savoir, en effet, qu'au cours de l'été dernier, les services du ministère de l'Agriculture avaient réuni les opérateurs économiques de la filière, à travers le Comité interprofessionnel du lait, pour leur tenir ce langage : «A partir du mois de juin, nous allons revoir notre convention. Nous avons également prévu de revoir nos quotas de poudre de lait importé à la baisse car le lait cru est disponible en grandes quantités.» Pourtant, tout le monde le sait, ou feint de l'ignorer, les chiffres de production et les rapports qui remontent de la base vers le ministère sont gonflés. La production de lait cru, en Algérie, est loin d'être à son apogée et ce qui est produit n'est pas forcément collecté. Pour certains opérateurs de la filière, c'est toute la politique appliquée au lait qu'il faut revoir. «Ils sont en train de soutenir l'éleveur étranger en subventionnant la poudre de lait», soutient M. Zeggane de la laiterie La Vallée. «Le sachet de lait coûte le même prix que l'on touche 10 000 ou 500 000 DA par mois. Ce n'est pas logique», dit un autre. En attendant de trouver la politique adéquate et au rythme des usines qui ferment faute de poudre de lait, tout indique que la crise ne fait que commencer.