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Essaha sur la place
Cinéma. L'aventure d'un film
Publié dans El Watan le 12 - 03 - 2011

A l'issue de la 22e édition du Fespaco dont le palmarès est tombé la semaine dernière, le film Essaha de Dahmane Ouzid (Algérie, 2010, 115 mn) a obtenu deux distinctions encourageantes : le prix spécial des Nations-unies pour la lutte contre la pauvreté et le prix de la meilleure affiche qui vient récompenser le talent du designer et graphiste, Nouredine Boutella.
Le film avait déjà obtenu un prix pour la musique au Festival de Montpellier ainsi que les prix d'interprétation masculine et féminine au dernier Festival international du film arabe d'Oran.
Essaha est, à plusieurs égards, un film atypique et ce qui le distingue est avant tout cette volonté de produire une comédie musicale et même la première comédie musicale du cinéma algérien (lire article en page suivante). L'idée a d'abord germé dans l'esprit du scénariste Salim Aïssa, par ailleurs enseignant en communication à l'université, auteur des scénarios de L'Absent (2003) de Dahmane Ouzid et de El Manara de Belkacem Hadjadj (2007).
Salim Aïssa a révélé un autre de ses talents en écrivant et composant plusieurs des chansons de Essaha. Une performance d'homme-orchestre. L'ambition de produire Essaha s'est donc développée dans un trio lié par plusieurs expériences communes. Dahmane Ouzid, formé à la prestigieuse école du cinéma, le VGIK de Moscou, réalisateur de plusieurs feuilletons dont Le retour (2006), qui lui a valu en 2009 le Fennec d'or, ainsi que d'une partie du long métrage collectif Faits divers (1981) primé au Festival international de Karlovy Vary, a tout de suite été emballé par le projet. Même réaction de Belkacem Hadjadj, sollicité ici en tant que manager de Machahou Productions. Il faut préciser que Salim Aïssa et Dahmane Ouzid ont porté pendant plusieurs années le projet. Après avoir tenté leur chance auprès de plusieurs maisons de production, ils ont attendu que Hadjadj termine la production de Ayrouwen (2007) de Brahim Tsaki.
Vu les problèmes de financement, il a été décidé de solliciter la télévision. Après un an de négociations, le projet a pris la forme d'un double format : le long métrage en 35 mm et une série télé de 18 épisodes à diffuser après la sortie en salles. Outre l'apport financier initial du Fdatic, dépendant du ministère de la Culture, des apports en nature sont venus s'ajouter : l'OPGI d'Hussein Dey avec des lieux de tournage ; Bativert, entreprise privée de Tizi Ouzou avec des échafaudages prêtés pour plusieurs mois ; la Safex avec deux pavillons pour les répétitions et le montage des décors ; enfin Altavista avec un chapiteau de plateau. Selon Hadjadj, ces contributions matérielles ont permis d'alléger la «gymnastique financière». Il ne cache pas que les contraintes budgétaires ont suscité des frictions entre la production et l'équipe.
Mais, ajoute-t-il, «cela fait partie du métier du cinéma, à plus forte raison quand il s'agit d'un projet aussi ambitieux qu'une comédie musicale avec une quarantaine de chansons, des chanteurs, des danseurs…».

Même s'il pense qu'on «aurait pu faire mieux avec plus de temps», il met en avant le défi qui a été relevé : «Il m'importe de souligner que c'est un film algéro-algérien avec aucun recours extérieur, ni en techniciens ni en financement. Nous voulions montrer, contre le défaitisme ambiant, que l'on pouvait faire des choses dans ce pays, difficiles mais nouvelles». Il souligne encore la dynamique de formation suscitée par le tournage, le fait d'avoir fait confiance à des jeunes, issus de l'Ismas (Institut supérieur des métiers du spectacle) ou recrutés sur casting et mettre ainsi à la disposition du cinéma algérien de «nouvelles têtes».
Après l'avant-première et les projections au Festival du film arabe d'Oran en décembre 2010, le film a suscité des réactions diverses. On lui a reproché par exemple d'avoir abordé trop de sujets à la fois, d'être en quelque sorte une anthologie des problèmes sociaux. En effet, sur cette fameuse Place d'une cité de banlieue nouvellement construite, vont se nouer de nombreuses trames. Tout y passe ou presque : le désarroi des jeunes, le conflit des générations, la bureaucratie, la mixité, les nouveaux riches, etc. A quoi le scénariste Salim Aïssa répondait à notre confrère Faycal Mettaoui : «On a l'impression qu'il y a profusion d'idées ou de situations. Il ne s'agit pas de voir le nombre de problèmes cumulés côte à côte, mais de s'intéresser au fil conducteur qui les relie. Ce fil est la mauvaise gouvernance des espaces publics en règle générale». Un problème qui, bien sûr, regroupe tous les autres. Il reste qu'une comédie musicale est, par essence, populaire et qu'elle vise souvent, comme c'est le cas ici, les jeunes spectateurs. Et c'est ce défi que va affronter Essaha à partir d'après-demain
Lancement en salles le 14 mars et diffusion de la série télé après cette programmation nationale.
Depuis longtemps, on n'avait pas eu affaire à un véritable travail de promotion d'un film pour sa sortie et souvent, le public se plaint que les films ne soient visibles que dans des avant-premières réservées aux journalistes et aux invités. Une pratique contre-nature de cet art populaire qui prend source en partie dans la décrépitude du réseau et de la distribution. Une question essentielle au moment où la production a repris et que les spectateurs potentiels lisent dans la presse que tel film algérien a obtenu un prix à tel festival sans qu'ils ne puissent le voir. Combien d'Algériens ont pu voir par exemple le moyen métrage Garagouz (2010) de Abdenour Zahzah qui empile les prix internationaux dont, dernièrement le Poulain d'or de Yennega au Fespaco ? «C'est un travail titanesque que de ramener les gens dans les salles, affirme Belkacem Hadjadj. D'ailleurs, ce n'est pas les ramener, mais les amener, car les jeunes sont l'écrasante majorité de la société et, pour la plupart, ils n'ont pas connu la fréquentation des salles que notre génération pratiquait. C'est important de restaurer les salles comme cela se fait en ce moment. Mais il faut aussi mettre en place un programme d'accompagnement, impliquer l'école surtout, encourager les ciné-clubs, étudier des tarifs, promouvoir de nouvelles pratiques».
Aussi, Essaha va s'engager dans une entreprise téméraire mais méritoire en lançant une programmation simultanée dans plusieurs villes (voir encadré programme), pratique oubliée en Algérie. Il a fallu pour cela recenser les salles équipées en 35 mm, bien peu, y compris parfois dans celles restaurées. Un millier d'affiches vont être placardées. L'Anep a mis des panneaux en 4 x3 m à la disposition de cette promotion. Des spots radio et télé vont être diffusés. Des séances-débats auront lieu dans chaque ville. Les jeunes comédiens du film ont lancé une offensive de charme sur les réseaux Internet… Cette promotion, qui peut paraître énorme, ne l'est que par rapport au désert qu'est devenu le cinéma dans notre société. Il sera très intéressant de mesurer son impact et même de l'analyser pour en tirer des observations utiles pour le devenir du cinéma national.
Pour l'équipe aussi, cela servira bien sûr d'indicateur de l'accueil du film, notamment par les jeunes. Pour Belcem Hadjadj, l'espoir que Essaha soit bien reçu par ce public est grand. Il pense même que la comédie musicale en tant que genre, a un avenir en Algérie, confère les films égyptiens que regardaient nos parents et les films indiens qui sont encore en vogue. Pourquoi pas ?


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