Lettre d'une inconnue, de Stefan Sweig*, a été un des moments rares du festival off qui s'achève le 31 juillet. Sorti de la salle, on revient difficilement du tendre trouble qui nous saisit. Avignon (France). De notre envoyé spécial
Stefan Zweig, l'un des écrivains les plus lus sur la planète, est souvent choisi par des troupes théâtrales pour donner vie à sa verve littéraire. A Avignon, plusieurs de ses nouvelles sont régulièrement adaptées. Cette année, nous avons pu voir une impressionnante version de La pitié dangereuse, le très connu Le joueur d'échecs, et surtout Lettre d'une inconnue, un texte bouleversant offert sans réserve émotive par Marie-Hélène Lelièvre de la compagnie Les mille et une vagues, aux côtés de Dominique Courait, acteur et metteur en scène. Sweig part d'une histoire qu'il a vécue. Un jour, il reçoit une lettre d'une femme tombée amoureuse de lui lors d'une réception et qui a une enfant malade. Elle lui écrit une lettre enflammée. Dans la vraie vie, elle est devenue sa compagne, éclipsée par d'autres, mais fidèle. «Lui, inspiré par cette histoire, en a fait un joyau, sans aucune ombre, sans aspérité», souffle la comédienne : «Avant de monter sur scène, je suis morte de peur, écrasée, accablée. Le temps de la représentation vient la libération. Ma voix parle, mon corps bouge, c'est elle qui prend les rênes. Elle prend vie et forme et moi je lui prête mon corps, comme si on cohabitait tous les deux.» Lettre d'une inconnue offre un rare cri d'amour, magnifique, d'une profonde humanité. La tragédienne, à l'issue de son interprétation magistrale, reste confondue : «Lorsqu'on met le nez dedans, on retrouve la passion, la folie, un moment extraordinaire qui passe et foudroie une vie, parfois cela dure une seule journée. C'est cet absolu qui m'a emballé. En même temps, tout est dit dans une langue très simple et en même temps poétique. Lorsqu'elle dit qu'elle l'attend et qu'elle est ‘‘tendue'' comme la corde d'un violon vibrante comme elle, lorsque ta présence l'a touchée. Tout le monde peut comprendre ça et, pourtant, c'est une image sublime et rare.» La lettre de cette femme qui n'aime qu'un homme depuis qu'elle était petite et qui supporte son indifférence est troublante. Sur un autre plan, il y a le côté non conformiste de Stephan Sweig qui dénonce la société bourgeoise qui se croit supérieure aux sentiments. Pour Marie-Hélène Lelièvre, «c'est son sous-texte, où il dit qu'on passe à côté de la vie si on croit que les vraies valeurs sont dans l'argent ou le clinquant, et non dans un cœur qui bat pour l'existence pour un seul être.» Il est iconoclaste et même blasphématoire avec son inconnue qui donne un coup de pied à la religion. Si elle meurt, dit-elle, elle ne veut pas de cérémonie, elle dit à son amour impossible qu'elle ne croit pas en Dieu mais en lui seulement. «Elle a vécu quatre nuits éparses avec lui, elle a eu un enfant sans qu'elle n'ose le lui dire, elle l'a élevé seule, jusqu'à sa mort brutale, et elle dit c'était bien comme ce fut. Là, on touche au sublime de l'amour.» Ou au contraire on parvient au sommet de la niaiserie, comme le disent certains spectateurs : «Non, sa vie s'est cristallisée sur un seul homme auquel elle tenait jusqu'au bout, même s'il ne répond pas à cet amour. On peut la dire folle ou tragique, moi je pense qu'elle vit l'absolu de l'amour», estime la comédienne. C'est pourquoi on fond d'émotion. A l'ère du jetable, même les sentiments sont devenus interchangeables. Sweig, avec un temps d'avance, nous donne à réfléchir sur le refus de la concession, à la facilité à laquelle on cède trop : «Pour la plupart d'entre nous, la vie rogne nos idéaux, on tourne la page, on gère l'échec, on construit autre chose, on passe d'un amour à un autre. C'est peut-être tant mieux dans la vie, mais au théâtre, c'est bien que ce personnage fabuleux n'ait jamais fléchi.» Et si le théâtre devenait la vie ?
* Autrichien, Stéfan Sweig incarne le bouillonnement de la vie culturelle viennoise et européenne de l'entre-deux-guerres mondiales. Il est décédé en 1946. Proche de Sigmund Freud, de Rainer Maria Rilke ou encore de Romain Rolland, Zweig est docteur en philosophie, traducteur, poète et romancier. Jusqu'au bout, Stefan Zweig aura cherché à «exalter la vie pour en saisir le drame de façon plus claire et plus intelligible», à pousser plus loin encore l'analyse du sentiment amoureux et de ses ravages. Auteur de romans, de pièces de théâtre et de poèmes, Stefan Zweig a excellé dans l'essai, la biographie et la nouvelle.