Le 29 juin 1992, le président Mohamed Boudiaf était assassiné. Vingt ans après, les Algériens, y compris les plus jeunes, organisent des hommages spontanés. Une démarche très politique. Qui fait le buzz en ce moment sur les réseaux sociaux ? Mohamed Boudiaf. A lui tout seul, plus convaincant que tous les appels au changement ou au boycott des élections. Pour s'en persuader, il suffit de compter le nombre de facebookistes qui ont, à l'appel de Nacer Boudiaf, changé leur photo de profil pour la capture d'écran la plus célèbre d'Algérie : celle du président assassiné pendant son discours à Annaba, au moment où il entend l'amorce de la grenade amplifiée par le micro, quelques secondes avant d'être tué. «Si cette photo a été adoptée par autant de gens, c'est parce que devant la perte de repères de notre société, ils retrouvent en lui l'homme honnête, sincère, juste, qui a tout donné à son peuple et qui a été lâchement récompensé par une rafale dans le dos. Tout cela fait de lui l'homme de l'espoir», estime Nacer, son fils. Et pour lui rendre hommage, plusieurs initiatives ont été lancées, entre autres, à Oran, Béjaïa et Alger. Marginalisés Hier, l'association SOS Bab El Oued a proposé projection vidéo et lectures. «Nous sommes tous concernés par cette commémoration, assure Sabrina, 25 ans, à l'origine de cette rencontre. Boudiaf accordait beaucoup d'intérêt aux jeunes, alors qu'aujourd'hui, on est complètement marginalisés.» Ce n'est pas un hasard si parmi ceux qui ont entrepris de marquer cette journée, on retrouve certains contestataires du système. «Nous nous retrouverons pour dire que l'Etat démocratique est encore à construire», souligne Kader Affak, 42 ans, militant du collectif Hommage à Mohamed Boudiaf qui programmait hier une «rencontre contre l'oubli» à Riadh El Feth avec diaporama, lecture de poèmes et participation de Reda Doumaz pour chanter Mel Watni. «Boudiaf, c'est toute une philosophie de l'Algérie, d'une Algérie républicaine, que certains voudraient faire oublier et qu'il importe de défendre», analyse Bachir, à l'origine d'une autre «action citoyenne» pour aujourd'hui. Que vous soyez à Alger ou ailleurs dans le monde, cette initiative invite tous ceux qui le souhaitent à porter un ruban au poignet ou au bras en signe de deuil, à allumer une bougie ou à se regrouper en petit comité sur une place publique ou rue pour symboliquement la rebaptiser. K. Derraz résumait jeudi dernier dans Algérie News : «L'homme que n'ont pas connu la moitié des facebookistes (de par leur âge) est devenu une sorte de foyer d'investissement émotionnel étranger et intense. «Mythologie» Boudiaf est devenu le Père de la nation après sa mort. Les jeunes Algériens parlent de lui avec affection, admiration, excès et construisent autour de sa personne une étrange mythologie de soupirs et de regrets. Cette projection de valeurs sur un illustre mort est l'un des plus étranges procès fait par les jeunes générations aux vieilles gardes politiques.» Ce n'est pas Ali Haroun – qui a appelé aujourd'hui au recueillement sur la tombe de Mohamed Boudiaf – que la société civile algérienne suivra forcément. Ni le président Bouteflika après avoir baptisé mercredi les nouvelles promotions militaires de l'Académie de Cherchell du nom d'Ahmed Bouchaïb, président de la Commission d'enquête sur l'assassinat de Boudiaf, qui soulèvera l'enthousiasme des réseaux sociaux. «La jeunesse algérienne est très patriote, attachée à son pays, relève Bachir. Elle veut que son pays soit debout parce qu'elle sait que son avenir est en jeu. Et elle trouve en Boudiaf une figure fédératrice, comme Ali La Pointe Larbi Ben M'hidi ou Lounès Matoub.» Nazim Mekbel, un des fondateurs de l'association Ajouad (en souvenir des victimes du terrorisme), confirme : «La société civile n'a plus de référence à part ses joueurs de football. Depuis vingt ans, tous les opposants ont été achetés ! Boudiaf incarnait l'homme propre, sans compromission, mais aussi une élite politique…»