Le parti majoritaire à l'Assemblée tunisienne, Ennahda, a annoncé, hier, que les ministères régaliens dans le gouvernement d'Ali Larayedh, seront confiés à des indépendants. Une concession de taille, puisque le parti de Rached Ghannouchi avait jusqu'à hier voulu conserver des ministères de souveraineté. L'opposition tunisienne ne pourra qu'en être satisfaite puisque c'était sa principale revendication avant même l'assassinat de l'avocat Chokri Belaïd. L'obstacle majeur pour la formation du nouveau gouvernement a été levé. Ce recul inespéré d'Ennahda permettra indéniablement de dénouer la crise politique qui empêchait la formation d'un gouvernement de large consensus. «Nous confirmons la ‘'neutralisation'' des quatre ministères de souveraineté, le ministère de l'Intérieur y compris sera sous une personnalité hors des partis politiques», a déclaré Rached Ghannouchi, le chef d'Ennahda, à l'antenne de la radio privée Kalima. Selon lui, l'annonce du nouveau gouvernement pourrait dès lors intervenir «à la fin de la semaine». Au gouvernement du Premier ministre sortant, Hamadi Jebali, Ennahda dirigeait les ministères de l'Intérieur, de la Justice et des Affaires étrangères. Le quatrième, celui de la Défense, est contrôlé par un indépendant, Abdelkarim Zbidi, en fonction depuis janvier 2011 et la révolution qui a fait chuter le régime de Zine El Abidine Ben Ali. Le parti islamiste, après avoir longtemps résisté, cède ainsi à une revendication de la quasi-totalité de l'opposition et de ses partenaires laïques au gouvernement, Ettakatol et le Congrès pour la République (CPR), du président Moncef Marzouki. «Nous voyons que c'est dans l'intérêt de la Tunisie que le gouvernement, dans la période transitoire et pour la période à venir, réunisse les islamistes et les laïcs (...) même si nous sommes majoritaires», a encore dit M. Ghannouchi. Il a indiqué, qu'outre l'alliance en place depuis fin 2011, le mouvement Wafa, formé de dissidents du CPR, le bloc parlementaire Liberté et Dignité, de tendance islamiste, et l'Alliance démocratique, composée de dissidents d'un parti d'opposition, pourraient rejoindre le futur cabinet. M. Larayedh, qui a promis un gouvernement pour «tous les Tunisiens et Tunisiennes» lors de sa nomination, a multiplié les consultations ces derniers jours mais ne s'est pas exprimé sur leurs avancées. Il a jusqu'au 8 mars pour présenter son cabinet et son programme au Président. Il devrait aussi trouver rapidement les assassins de Chokri Belaïd et les traduire à la justice. Mardi, lors de sa première conférence de presse il a annoncé l'arrestation de l'un des deux criminels. Selon des sites tunisiens, le deuxième assassin serait identifié et encerclé à la délégation d'Oued Mliz, dans le gouvernorat de Djendouba. Le tueur présumé de l'opposant tunisien Chokri Belaïd s'appellerait Kamel Ben Taieb Guadhguadhi, né le 18 mai 1979, croit-on savoir de source sécuritaire. Le meurtrier, selon la même source, appartiendrait au courant salafiste. Une fois ce crime élucidé et le gouvernement formé, les Tunisiens pourront alors sortir la tête de l'eau. Ils seraient alors en mesure de rédiger la Constitution. Un projet dans l'impasse depuis des mois faute d'accord sur la nature du régime politique, bloquant l'organisation de nouvelles élections. Or l'adoption de la loi fondamentale nécessite une majorité des deux-tiers à l'Assemblée nationale constituante (ANC). Aucun parti de l'ANC ne regroupe les deux tiers à lui seul. L'approbation du texte fondamental nécessiterait indéniablement une coalition des formations élues. Jusque-là on ne trouve toujours pas la formule qui pourrait rassembler ces deux tiers indispensables. Au moment où les tractations pour former un gouvernement semblent converger vers un consensus national, Abdelfetah Mourou, le cofondateur et vice-président du mouvement islamiste Ennahda, surprend toute la classe politique avec ses nouvelles déclarations. Dans une interview accordée au site Jeune Afrique, Mourou a tenu le mouvement Ennahda pour responsable de la situation chaotique dans le pays à cause de ses tergiversions, que ce soit concernant la question de la charia, ou concernant le régime parlementaire. Il a qualifié le mouvement de «laxiste» envers les ligues de protection de la révolution : «Par son silence, il encourage la montée de la violence politique. Il gère de manière catastrophique les affaires de l'Etat, accumule les erreurs en voulant imposer une loi sur l'exclusion et se dresse contre toutes les formations politiques. C'est l'affrontement général. Ce n'est pas tenable et c'est contraire à la Démocratie», a-t-il dit. Il trouve également que «l'incompétence» des membres du mouvement au sein du gouvernement est aussi à «l'origine de cette crise». Chose qui, selon lui, ne peut que les affaiblir de plus en plus, d'autant plus que le mouvement «a perdu l'appui des intellectuels». D'autre part, il a déploré le fait qu'au jour d'aujourd'hui, il n'y ait pas de Constitution et condamné le mutisme de l'ANC «face à l'affaiblissement de l'Etat».Visiblement, Mourou est le nouveau trouble-fête de cette Tunisie qui se cherche un terrain de réconciliation. G. H./Agences