«J'ai vu ce qu'était un grand club. Je ne faisais pas partie des stars quand je suis arrivé, pourtant j'ai été traité de la même manière» Lorsqu'il était joueur, Vikash Dhorasoo était un peu à part. Passé par Le Havre, Lyon, Bordeaux, l'AC Milan, le Paris Saint-Germain et Livourne, ce milieu de terrain vif et technique de petit gabarit (1,68m), qui compte 18 sélections et une Coupe du Monde de la FIFA (2006) en Bleu, affolait les défenses et détonnait par son esprit, plutôt libre. Certes, sa fin de carrière a été cahoteuse, entre des ennuis relationnels à Paris puis Livourne et un film réalisé lors d'Allemagne 2006 qui a fait polémique en France. Mais depuis, ce garçon de 35 ans d'origine mauricienne et indienne a bien rebondi. Touche-à-tout, sa dernière lubie consiste à étudier et surtout aider la promotion du football en Inde. Vikash, expliquez-nous ce que vous faîtes en ce moment ? J'ai un projet sur le football en Inde. Nous avons senti une envie du monde du football et en particulier de la FIFA de se tourner vers ce pays. J'ai donc voulu rencontrer des gens de la FIFA pour voir comment nous pourrions travailler ensemble, car il me semble que si une institution est parfaitement adaptée au développement et à la promotion du football en Inde, c'est bien la FIFA. Pourquoi spécifiquement l'Inde ? J'ai été "identifié" comme le premier footballeur de sang indien à participer à une Coupe du Monde. Même si j'y ai peu joué, la France est arrivée en finale, j'ai gagné en notoriété. Or cela a correspondu à un moment où les Indiens se sont tournés vers l'Occident et vers le football, vecteur majeur pour rapprocher les cultures. De mon côté, mon projet de cinéma est lié au football, via une exposition prévue à Paris en 2010, justement autour de l'Inde. Bref, il y a ici plusieurs projets qui ont les mêmes centres d'intérêt. En discutant avec les gens de la FIFA, j'ai été ravi de voir que nous avons les mêmes idées. Le football en Inde vu par la FIFA correspond bien à ma vision des choses. J'ai l'impression que dans chacun des pays où la FIFA démarre un projet, il y a un volet social et j'aime ça. En dehors de cela, quelles sont vos activités au quotidien ? Je suis chargé de mission à la Mairie de Paris. Je travaille dans le domaine social, pas directement dans le football. Cependant, quand j'arrive dans un quartier, les gens me parlent tout de suite de football, du PSG. C'est un excellent moyen de créer un lien et libérer la parole de ces gamins. Ils me disent peut-être plus de choses qu'à d'autres, je fais remonter l'information jusqu'au maire et nous pouvons faire avancer les choses. C'est la crise en France comme partout, il faut réinventer la perception de la société. Cela passe par un travail en profondeur, en particulier avec les plus jeunes. On vous sent très impliqué, en particulier auprès des enfants... Pour moi c'est un réel engagement et qui, au fond, est à relier avec ce projet en Inde. Car ce sera nécessairement tourné vers les enfants des rues, ceux pour qui c'est difficile, comme c'est difficile pour certains gosses à Paris. La FIFA et le football ont fait beaucoup pour faire progresser le sort des gens, c'est aussi un ascenseur social important. Tout cela m'intéresse. Que retenez-vous de votre carrière ? J'ai vécu des grands moments. Surtout cette Coupe du Monde 2006, une vraie cerise sur mon gâteau, un événement mondial où les yeux étaient braqués sur nous. J'ai été sélectionné parmi les meilleurs joueurs de mon pays, c'est une chance. Dans cette compétition, malgré une notion "nationaliste" évidente, j'ai senti de la fraternité et des échanges amicaux. Cet esprit me correspond. La FIFA cultive ça et c'est un des derniers lieux où l'idée de vivre bien ensemble, de jouer au football sans haine, en luttant contre les discriminations, est prépondérante. Quelles ont été vos plus grandes satisfactions ? J'ai rencontré des gens fantastiques, partout. Finir mon parcours à Paris fait également partie de mes satisfactions. Mais ce que j'ai vu aussi, c'est le changement dans la tête des enfants. Il y a 20 ans, je voulais jouer au foot pour jouer, sans me dire que je gagnerais un gros salaire. Aujourd'hui je parle à des gamins qui veulent gagner beaucoup d'argent, sans savoir vraiment s'ils veulent jouer au foot. Je voudrais inverser de nouveau cette tendance. Ce sera difficile, il faudra beaucoup de pédagogie et d'engagement pour changer les mentalités. C'est dur, mais il faut être ambitieux. Le foot a une force fédératrice unique, il faut s'en servir pour développer la solidarité. Lorsque vous jouiez, avez-vous subi le racisme ? J'ai vécu et subi des discriminations. On m'a proposé de devenir parrain du "Paris Football Gay", qui lutte contre l'homophobie et j'ai accepté parce que c'était une façon de lutter contre toutes les discriminations. J'ai été touché par le racisme dans ma vie de tous les jours, et aussi comme footballeur, à Milan par exemple. La bataille sera longue et périlleuse mais il faut continuer. Vous avez joué à l'AC Milan, comment avez-vous vécu ce moment de votre carrière ? Milan a représenté une grande expérience, j'y ai rencontré des joueurs de très haute tenue. C'est une institution pour laquelle j'ai un énorme respect, j'ai vu ce qu'était un grand club. Je ne faisais pas partie des immenses stars quand je suis arrivé, pourtant j'ai été traité de la même manière. En France on vous a très vite catalogué comme "l'intello" du milieu, comment l'avez-vous vécu ? Les médias ont toujours besoin d'étiqueter. Il faut trouver le comique, le boute-en-train, le timide, l'intellectuel. J'ai eu droit à ce dernier qualificatif, ça ne m'a pas toujours servi quand j'étais footballeur, en revanche ça m'a beaucoup servi à la fin de ma carrière. Or ma vie post-footballeur risque d'être plus longue que ma carrière ! Finalement je suis bien content qu'on m'ait catalogué de la sorte (rires) ! Le jour où vous avez dit "stop", cela a été dur ? L'arrêt de carrière, c'est nécessairement compliqué. Je n'ai pas fini en pleine gloire, ce sont presque les autres qui me l'ont imposé même si inconsciemment j'avais sans doute envie d'arrêter. J'ai été viré du PSG, ça ne s'est pas bien passé à Livourne. Mais à ce moment-là j'habitais à Paris, une ville que j'adore et le Maire m'a proposé de venir travailler dans son équipe. Tout s'est alors bien goupillé et ce moment plutôt triste a finalement bien tourné et à l'heure actuelle, je suis ravi. Bien sûr, cela reste un moment difficile : le football est ma passion, je n'ai fait que cela toute ma vie. Ce n'est donc pas simple quand ça se termine. Et maintenant, vous suivez encore le football ? J'aime beaucoup le foot, j'aime le regarder à la télévision mais pour l'instant, je le trouve trop violent pour aller au stade. Je ne veux pas emmener mes enfants au Parc des Princes par exemple. Le football peut être autre chose, il n'y a pas de raison que les stades soient si violents. Je rêve de changer le monde, changer les stades et changer les mentalités. Quel est votre regard sur le football actuel ? Ce qui se passe en ce moment dans les grands championnats européens a quelque chose de dramatique. Les sommes astronomiques, l'explosion des droits télé, tout cela a un côté indécent dans cette période. Il faudrait revenir à la raison. Ce qu'on propose aux jeunes avec ce spectacle qui a tant d'impact sur eux, c'est de gagner toujours plus d'argent. Ils ne comprennent pas toutes les implications des transferts, ils pensent que ce sont les joueurs qui touchent de l'argent, des commissions. On a le devoir d'expliquer aux enfants qu'il faut jouer pour le plaisir, pas avec l'objectif de devenir millionnaire. Ce qu'a fait Kaká en refusant d'aller à Manchester City est une bonne chose. Dans les quartiers, ça a fait parler. Les jeunes ont réalisé qu'il avait refusé de doubler son salaire pour l'amour d'un maillot. Vous avez tourné un film en 2006, puis joué dans un autre il y a peu. Doit-on y voir une carrière potentielle ? Je suis curieux, on m'a proposé un petit rôle dans un film. Je me suis dit «pourquoi pas ?» et j'y suis allé. Mais je n'ai pas l'intention de faire une carrière d'acteur ! Cela a été la pire journée de ma vie, j'ai joué avec des acteurs confirmés comme Roschdy Zem ou Marie Gillain, j'étais terrorisé. Mais ça s'est bien passé et puis c'est du cinéma, on peut tricher un peu, pas comme au foot... Si c'était à refaire, je le referais. Avez-vous l'intention un jour de revenir dans le milieu du football ? Je reviendrai, oui. J'y suis encore en un sens, c'est pour ça qu'il était important pour moi de venir à la FIFA aujourd'hui. J'écris également pour une revue de football, So Foot, ce qui m'oblige à rester au contact. Mais j'aimerais un jour revenir de l'autre côté de la barrière, à la tête d'un club par exemple...