La plus grande commande militaire de la Bundeswehr, un contrat de plus de 5 milliards d'euros, devrait revenir à un consortium mené par le constructeur naval néerlandais Damen. Un choix européen, qui soulève de nombreuses oppositions outre-Rhin. Coup de tonnerre en Allemagne. A l'issue d'un très long processus de sélection, le ministère de la Défense allemand a annoncé avoir choisi pour la construction de ses futures frégates le consortium piloté par le groupe néerlandais Damen, avec le chantier Blohm & Voss de Hambourg, et Thales Nederland. Ce contrat, le plus important investissement jamais réalisé par la marine allemande , porte sur quatre frégates multimissions, les MKS 180, pour un montant de 5,3 milliards d'euros. La première frégate doit être livrée en 2027.
4 frégates pour 5,3 milliards Dans un communiqué, Damen se déclare très fier de cette sélection, tout en précisant qu'il lui faut encore obtenir le feu vert du Parlement allemand. Tout investissement dans la défense passe par le comité du budget du Bundestag. Ce dossier est très politique, la plupart des élus du nord de l'Allemagne, où se trouvent tous les grands chantiers de construction navale du pays, n'admettant guère de confier ce contrat à un groupe non allemand - une première dans l'histoire navale militaire du pays. En 2015, lassée des retards et des surcoûts enregistrés sur la fourniture des frégates de type F125 et des corvettes de la classe K130 à la marine, Ursula von der Leyen, alors ministre de la défense et désormais présidente de la Commission européenne, avait choisi de défier les fournisseurs nationaux (au premier rang desquels TKMS), avec un appel d'offres européen et non plus national. Dans un communiqué, Damen promet de faire en sorte que 80 % de la valeur du contrat revienne en Allemagne et promet d'utiliser essentiellement les chantiers de Hambourg de Blohm & Voss et ceux de Brême de Lürssen Group. Néanmoins, chacun s'attend à ce que les perdants déposent dans les jours qui viennent un recours. Déjà, Oliver Buckhard, membre du conseil d'administration de Thyssenkrupp, a annoncé que ce contrat pourrait entraîner la suppression de 1.000 emplois. " Nous sommes toujours convaincus de la qualité de notre offre commune avec German Naval Yards. Une attribution complète du marché à l'Allemagne garantirait des emplois dans ce pays et constituerait une politique industrielle active, malheureusement ce n'est pas le cas ", souligne-t-il dans un tweet. Le puissant syndicat IG Metall demande aussi des explications. Chez Privinvest, le holding du Franco-libanais Iskandar Safa qui a racheté en 2011 German Naval Yards, on est persuadé que Damen ne pourra pas réallouer 80 % de la valeur du contrat à l'Allemagne et que seule l'offre de GNY avec TKMS sera 100 % allemande.
Choix européen ou troc ? Le contrat ne sera officiel qu'à l'issue du vote du Bundestag. Tobias Lindner, porte-parole du groupe parlementaire des Verts pour la Défense, se félicite que le long processus d'appel d'offres (déjà cinq ans !) soit enfin terminé et espère que la décision d'attribution est juridiquement fondée. Mais le Parlement prendra plusieurs mois pour évaluer le résultat de la procédure. Comme il le souligne, il faudra, quoi qu'il en soit, attendre le dernier navire livré pour savoir " si la procédure d'adjudication à l'échelle européenne sera in fine avantageuse pour la Bundeswehr et les contribuables ". En attendant, le feuilleton risque de faire encore quelques vagues. Deux versions du choix sont en balance. Version optimiste : les Allemands ont joué le jeu de l'Europe, et le meilleur gagne, ce qui poussera à la fin à une consolidation de l'industrie de défense européenne. Version pessimiste : les Allemands ont confié le contrat aux Néerlandais Damen, afin que les Pays-Bas leur renvoient l'ascenseur en choisissant TKMS pour la construction de leurs sous-marins.