Par Ammar Belhimer ammarbelhimer@hotmail.fr Edward Joseph Snowden, l'informaticien américain, ancien employé de la CIA et de la NSA, qui a révélé les détails de plusieurs programmes de surveillance de masse américains et britanniques, bénéficie depuis août 2014 d'un droit de résidence pour 3 ans en Russie, avec liberté de se déplacer à l'intérieur et à l'extérieur du pays d'accueil. Dans un entretien fleuve de près de quatre heures avec le quotidien progressiste The Nation, réalisé à Moscou, il décortique le système de surveillance du complexe militaro-industriel et ses implications politiques, sans se départir de son «apparence affable, réfléchie et parfois humoristique». Il le fait, précise-t-il, en tant qu'ingénieur et non comme un politique. Sur la capacité des autorités américaines à l'extrader, Snowden ne se fait pas d'illusion : «S'ils voulaient vraiment m'arrêter, ils l'auraient fait en Amérique latine, parce que la CIA peut opérer en toute impunité là-bas. Ils ne voulaient pas le faire; ils ont choisi de me garder en Russie.» Sur sa vie à Moscou, Snowden se décrit «comme un chat d'intérieur», constamment plongé dans la Toile et se dit satisfait de sa vie : «Je veux penser, construire, parler, créer.» Il est souvent reconnu et salué dans la rue. Comment l'expertise technique de Snowden, au demeurant critique, affecte-t-elle sa pensée politique ? Il estime que la direction prise par les Etats au lendemain de la guerre froide est «globalement autoritaire ou libérale» : «Les autorités estiment que les droits d'une personne sont essentiellement octroyés par les gouvernements et déterminées par les Etats.» Pour l'essentiel, «le centre de gravité évolue de telle sorte que tous les gouvernements ont plus de pouvoirs et moins de restrictions que jamais», et ce pouvoir leur est conféré par la technologie «d'une manière qu'aucun gouvernement ne l'a jamais été dans le passé». Une aubaine répressive qui rend difficile la préservation des droits civils et autres acquis, comme la démocratie libérale. Ses révélations sur la surveillance sont d'une importance capitale car elles ont établi que nos droits sont «redéfinis en secret, par des tribunaux secrets qui ne sont en aucun cas compétents à jouer ce rôle, sans le consentement du public, sans même la prise de conscience de la majorité de nos représentants politiques». Toutefois, au-delà des apparences, telle n'est pas la tendance dominante : «Le crime est que le directeur du renseignement national a donné une fausse déclaration sous serment devant le Congrès.» Cela participe d'une culture de l'immunité qui n'augure rien de bon pour la démocratie. Ses révélations sur les violations des libertés individuelles par un Big Brother de moins en moins visible grâce aux nouvelles technologies, n'ont cependant pas fait bouger les lignes du droit en vigueur, sauf peut-être en Allemagne où, selon Snowden «une enquête très sérieuse» a mis à nu «une violation importante de la Constitution allemande qui avait été cachée au Parlement». Aux Etats-Unis, en dehors de «tièdes propositions», rien de significatif n'est venu corriger les infractions dénoncées et les inflexions déplorées. «Il y a un réel danger sur la façon dont les gouvernementaux dits représentatifs fonctionnent aujourd'hui, hors de toute reddition de comptes. Les candidats à une élection tiennent des promesses de campagne, mais une fois qu'ils sont élus, ils les renient, comme cela est arrivé avec le président Obama sur Guantanamo, sur les programmes de surveillance et sur les enquêtes sur les crimes de l'administration Bush. Ce sont des promesses de campagne très lourdes qui ne sont pas tenues.» L'espoir est cependant permis. Le modèle américain «de démocratie représentative» favorise à ses yeux «l'action directe» inscrite dans la Constitution et dans les valeurs de ce pays ; il en est ainsi de la désobéissance civile en dehors des règles que l'Etat impose au nom de l'ordre public et de l'intérêt général. Le mouvement «Occupy Wall Street» serait une parfaite illustration de ce mode d'action, même s'il a été «rapidement vaporisé», comme le lui rappellent ses interlocuteurs. Pour Snowden «Occupy Wall Street» a eu un impact «sur la conscience», même si son efficacité n'a pas été établie dans la réalisation du changement : «Nous oublions trop souvent que les mouvements sociaux et politiques ne se produisent pas du jour au lendemain. Ils ne génèrent pas immédiatement le changement, mais participent à construire une masse critique capable de comprendre les enjeux.» La prise de conscience la plus manifeste est celle de l'ampleur des inégalités, une thématique qui occupera une place de choix dans les élections de 2014 et de 2016. Le constat sur les inégalités, avec les prises de conscience et les réactions qu'elles suscitent partout dans le monde, confirme une réactivation des luttes tempérées par la victoire idéologique du néolibéralisme depuis les années 1990. Sur l'usage fait d'internet, il y voit un «équivalent de la télépathie électronique» car il permet de communiquer «à travers nos petits smartphones magiques avec des gens qui sont partout, tout le temps, pour apprendre ce qu'ils pensent, parler, échanger des messages. Il est, à la fois, une bénédiction et une malédiction» vécues dans des temps qualifiés de «troubles» parce qu'ils autorisent les services de renseignement à faire ce qu'ils veulent. Il prend à témoin une affaire qui est au stade intermédiaire, en appel, opposant Microsoft au département américain de la Justice : «Le ministère de la Justice dit : "Nous voulons des informations, à partir de votre centre de données qui se trouve en Irlande, sur un citoyen qui n'est pas américain." Microsoft répond : "Ok, parfait. Saisissez le juge irlandais, demandez-lui mandat. Nous avons un traité d'assistance juridique mutuelle, il vous l'accordera, et nous vous fournirons les informations que vous réclamez, conformément à la législation irlandaise". Le département de la Justice dit alors : "Non, vous êtes une société américaine, et nous avons accès à vos données partout, peu importe le magistrat compétent" ou le droit applicable. Cet hégémonisme états-unien risque de faire tache d'huile. Snowden imagine le gouvernement de la République démocratique du Congo ou de Chine qui espionne un dissident candidat au prix Nobel de la paix et qui veut accéder à sa boîte mail, à partir d'une banque de données irlandaise. L'un ou l'autre des deux gouvernements totalitaires pourra soutenir devant Microsoft : "Vous avez remis ce genre de renseignements au département américain de la Justice; vous allez nous accorder le même traitement." Et si Microsoft rechigne à le faire, un pays comme la Chine pourra décider de sanctions commerciales qui le rendront moins compétitif.» C'est pourquoi le Brésil a raison de solliciter à partir de la tribune des Nations-Unies «de nouvelles normes» pour asseoir une véritable «souveraineté sur les données». Alors, Snowden ingénieur ?