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"Le camp des Arabes" au bagne
CALEDOUN DE RACHID SELLAL
Publié dans L'Expression le 15 - 04 - 2015

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Et-TÂRÎKH (ou el-khabar), idjîboûh et-touâlâ, l'histoire (ou l'information) sera rapportée par les suivants...
Mais lesquels? Où sont-ils?... Quelle grande et belle vérité dans ce dicton! Quel appel insistant à la résurrection du passé éducateur et instructeur, à son analyse critique et à sa mise à la disposition de la génération actuelle, et même à nous qui sommes de la génération précédente! Et d'abord par la connaissance des faits et les études de détail qui font l'Histoire. À peine, avons-nous commencé l'écriture de notre Histoire que déjà on annonce (mais qui? Ah! le terrible «on», cet indéfini personnel!) qu'il suffit de lire ce qu'auraient écrit pour nous les auteurs de l'époque coloniale. Quelques-uns de leurs successeurs, franchement néocolonialistes, poursuivent leur oeuvre captieuse, et certes édulcorée en comparaison de celle de leurs prédécesseurs, - ils sont honorés et encensés par une classe de nos intellectuels, s'il en est, qui les considèrent comme des «spécialistes de la Révolution Algérienne»! -, tant il est vrai qu'il y a bien des manières d'écrire l'histoire, et spécialement la nôtre.
Tous sur le même bateau pour le même bagne
Or, certains ouvrages sur notre Histoire, nous viennent des auteurs qui, à première vue, n'ont rien qui fait d'eux des historiens. Ce sont des «bénévoles», sans formation ad hoc et qui, par hasard, par goût, par passion de l'histoire, et particulièrement de la nôtre, produisent et publient des documents de qualité: Calédoun, Terre de bagne des déportés algériens de Nouvelle-Calédonie (*) de Rachid Sellal, avec, en couverture, une peinture intitulée «Exil» de Aïcha Hachid Sellal, 1979, en est un exemple très illustratif.
En effet, Rachid Sellal n'est pas un historien professionnel. Il est ingénieur, titulaire d'un doctorat de 3ème cycle et il a effectué plusieurs séjours en Nouvelle-Calédonie. Nous lisons dans son introduction: «Pendant cette période mouvementée [18 mars 1871, c'est le début de la Commune de Paris.], tout en maintenant une armée d'occupation en Algérie, se soucie très peu du bien-être de ses «sujets algériens». Elle exerce pleinement sa puissance de domination en mettant en oeuvre les moyens et les structures nécessaires à la colonisation du pays. Le 29 mars 1871, l'amiral de Gueydon, devient gouverneur général civil de l'Algérie. Il a pour tâche le maintien de l'ordre. En application des lois [...]octroyant des terres algériennes aux Alsaciens et Lorrains ayant refusé de rejoindre l'Allemagne, il sera chargé de l'application de ces lois en expropriant purement et simplement les propriétaires algériens qui se sont soulevés contre l'injustice et l'arbitraire. Ces Algériens [de grands noms de la révolte nationaliste, notamment Ben Cheikh El Haddad Aziz] seront à leur tour jugés et déportés en Nouvelle-Calédonie où ils côtoieront durant plusieurs années leurs compagnons d'infortune de la Commune de Paris. Tous seront soumis aux mêmes lois de rigueur durant leur détention et subiront les affres de l'éloignement de leur pays natal et de leurs familles. Cependant, une fois leur peine accomplie, les lois d'amnistie des déportés de Nouvelle-Calédonie seront appliquées d'une manière discriminatoire en excluant de leur champ d'application les déportés algériens. Beaucoup de ces Algériens mourront durant leur acheminement vers ce pays lointain, d'autres laisseront leur vie dans ce pays sauvage et propice à toutes sortes de maladies. Ils seront enterrés dans l'anonymat total, dispersés à travers le pays. Certains reposent dans l'île des Pins et d'autres à Bourail.» Par la suite, les survivants, Algériens et les déportés de la Commune de Paris, sont devenus des amis. Ainsi, le vocable «Calédoun» désignait-il le bagne pour les premiers déportés algériens en Nouvelle-Calédonie.
«Ce livre, écrit encore l'auteur, raconte l'histoire dramatique de ces déportés algériens qui, en voulant rester eux-mêmes sans renier leur âme, fiers de leur passé, de leur religion, nous ont laissé un message fort, plein de dignité et d'espoir.» De même, notre attention est attirée par une cruelle déclaration du cynique Louis Rinn, chef du Service central des affaires indigènes en Algérie à propos des dispositions prises à l'encontre des populations algériennes durant l'insurrection de 1871 de la Kabylie. «Nous avons tenu, affirme-t-il, notre parole, tant que nous avions eu besoin de nos alliés pour conquérir ou gouverner; mais le jour où nous nous sommes crus assez forts pour nous passer d'eux, nous avons trouvé que nos engagements avaient été bien imprudents, et nous n'avons plus vu, dans ces alliés de la première heure, que des individualités gênant l'oeuvre de progrès et de civilisation que la France entendait accomplir en Algérie pour justifier sa conquête. (L. Rinn, Histoire de l'insurrection de 1871 en Algérie. Libr. Adolphe Jourdan, Alger, 1891).» En outre, Rachid Sellal relèvera cette décision du colonisateur toute haineuse des «déportés algériens»: «Les condamnés algériens à l'éloignement de leur pays étaient initialement classés en trois catégories; transportés, déportés et relégués. Les transportés étaient ceux condamnés pour des faits de droit commun, les déportés pour des faits politiques et les relégués étaient des délinquants multirécidivistes.» Tous sur le même bateau pour le même bagne.
Le bagne dans l'histoire de l'Algérie colonisée
Tout au long des 157 pages de son intéressant document que constitue Calédoun, Rachid Sellal s'applique à nous initier à la connaissance de l'existence des déportés algériens en Nouvelle-Calédonie, terre de bagne. Le lecteur reste attentif, étonné, ému page après page, par le texte des enquêtes personnelles de l'auteur, et jusqu'aux annexes: «Références bibliographiques», «Liste des 213 accusés de l'insurrection de 1871 jugés à la cour d'assises du tribunal de Constantine», «1895 - Liste de quelques concessionnaires d'origine «Arabe» de Bourail» et nombreuses photos d'époque et récentes de déportés algériens. L'ensemble est formé de treize «fiches» plutôt que «chapitres» aux titres révélateurs du sujet du livre; au reste, sujet traité sans fioriture de style ou d'intention émotionnelle. L'émotion est dans le contenu historique et l'authenticité des faits et des personnages et tout spécialement dans la valeur de l'enseignement à laquelle peut prétendre cet ouvrage, grâce à l'effort d'information fourni par l'auteur. Voici les chapitres proposés: 1- Prémices de l'insurrection. - L'insurrection de 1871. - Procès des chefs de l'insurrection. - En route pour l'exil. - L'Île des Pins - Camp des Arabes. - Le bagne. - Mémoire de communard. - Amnistie. - Retour au pays. - Boumezrag Mokrani «Le grand captif». - Aziz Ben Cheikh El Haddad. - Trajectoires. - Cette communauté de vue par les Algériens.
Les très courts extraits suivants sont destinés à orienter vers la bonne lecture de Calédoun:
- «L'insurrection de 1871, connue sous le nom de l'insurrection de la Kabylie ou des Mokrani, ne s'est pas faite spontanément. Elle a été le résultat d'une succession de déceptions, d'occasions ratées, de dénis de justice et de droits élémentaires à un peuple aspirant à vivre dignement et librement en paix.» - «Entre-temps, les relations entre Mohamed Mokrani, bachagha de la Médjana et les autorités militaires se dégradent de plus en plus. Le 27 février, il envoie sa lettre de démission aux généraux Lallemand et Augeraud dans laquelle il refuse son mandat du mois de février (1871) en précisant: «Je m'apprête à vous combattre; que chacun aujourd'hui prenne son fusil.» - «Les terres spoliées servirent à la création de milliers de villages coloniaux qui allaient être les points d'ancrage de la colonisation du pays.» - «Aussitôt après l'arrestation de Boumezrag, l'armée coloniale parvient à reprendre le contrôle de la situation [...]. Les autorités d'occupation du pays mettent en oeuvre des procédures exceptionnelles dans l'Algérois et le Constantinois. En jugeant ces prévenus en groupe, le but inavoué [...] était de ramener le soulèvement à des faits graves de droit commun, le privant ainsi de tout caractère politique.» - «Ahmed Boumezrag Mokrani. Le procès de ce grand chef de l'insurrection fut de loin le plus attendu. [...]» - «Le procès de Mohamed Amezian Ben Cheikh El Haddad et ses deux fils Aziz et Mohamed était de même très attendu. C'était aussi, en quelque sorte, le procès de la confrérie des Rahmania.» - «Les conditions de vie dans le bagne de l'Île des Pins sont si désastreuses que pour l'année 1873, quarante déportés décédèrent.» Pour les déportés, la survie a été leur principal souci...
(*)Calédoun de Rachid Sellal, Casbah Editions, Alger, 2013, 157 pages.


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