Qui mieux que les Ath Yenni savent manier avec doigté l'art de la bijouterie ? Un art qu'ils ont pu sauvegarder et conserver malgré les contraintes successives. L'évolution de la bijouterie artisanale n'a de cesse subi les touches modifiant la forme et le fond pour paraître sous d'autres aspects. Toutefois, l'âme kabyle de l'Aheddad des Ath Yenni reste campée sur le bijou émaillé, donnant à ce dernier un cachet, un label fascinant et rayonnant de succès, d'époque en époque, et sillonnant toutes les régions du pays, voire d'autres pays lointains. Qu'en est-il aujourd'hui ? Demeurant à jamais dans la tradition, l'artisanat et la bijouterie de Beni-Yenni sont ciselés avec finesse nonobstant les austérités qui tombent sur chaque artisan. Comment faire face à la cherté et la rareté de la matière première de base. Si avant, il y avait “plus de 400 bijoutiers, travaillant dans les règles de l'art, on n'en dénombre aujourd'hui pas plus d'une quarantaine qui tentent tant bien que mal de résister aux vicissitudes du temps”, nous dira un bijoutier d'Aït Larbaâ, héritant le métier par succession de ses aïeux. Livrés à eux-mêmes depuis des années, les bijoutiers n'arrêtent pas de déplorer l'absence d'une réelle politique de prise en charge ou de promotion de l'artisanat, notamment de la bijouterie berbère. À l'unanimité les artisans des collines oubliées se focalisent sur la non-disponibilité de la matière première en qualité et quantité suffisantes et par conséquent le peu qui leur parvient, d'une manière ou d'une autre, demeure presque intouchable, vu le prix exorbitant affiché. 1 kg d'argent brut avoisine les 70 000 DA, alors que le corail, cette denrée rarissime serait, à en croire des artisans, relégué au rang des produits interdits “prohibés” dont les receleurs risqueraient des mois de prison. “On nous propose du "déchet" au prix variant entre 15 et 16 millions de centimes le kg ; les grosses pièces sont introuvables, c'est pour cela que nous avons créé des techniques qui consistent à mélanger quelques grains de corail avec de la résine, ce qui donne en assemblage un beau morceau, un magnifique bijou”, nous apprend le bijoutier en exhibant ces produits dernier modèle. Le vieil argent, des pièces authentiques sont de plus en plus rares, pour ne pas dire en voie d'extinction. Des émigrés connaissant la valeur inestimable de ces pièces “historiques” n'hésitent pas à les rafler à coup de billets d'“euros”. Un vieux bijoutier d'Ath Larbaâ nous montre un abzim vendu à un émigré 190 000 DA, une bagatelle insignifiante en monnaie de change. “Nos tiroirs de pièces anciennes se vident et il est rare d'en trouver en échange”, avoue un autre artisan bijoutier du même village. De nos jours, s'inclinant devant une nouvelle demande de la clientèle, certains bijoutiers, ne pouvant équilibrer leurs travaux au prix fort de la matière première, doivent laisser les anciennes méthodes traditionnelles de fabrication au profit de la légèreté. Ils allègent un tant soit peu le produit final afin de satisfaire la nouvelle clientèle. Ainsi des bijoutiers proposent des modèles adaptés aux goûts de la modernité, optant beaucoup plus sur la décoration que sur l'artisanat et la fiabilité originelle. Au rythme que prend l'évolution de la société, il est à se demander si l'idée d'un réinvestissement culturel à l'endroit du bijou, avec une bonne réflexion, ne serait pas urgente. Car concrètement, pourrait-on objecter, ne faudrait-il pas sauvegarder longuement ce patrimoine qui relève de l'identité culturelle avant d'être une entreprise commerciale ?