– Pr Fantar : Le patrimoine historique moyen de fertilisation du citoyen «Nous sommes hémiplégiques culturellement. Une partie de nous-mêmes dans notre histoire nous échappe. Pensez par exemple la période romaine et ce qui a été produit par Apulée de Madure, Saint-Augustin et bien d'autres que nous ne connaissons malheureusement pas. Toute notre littérature de langue latine, nous l'ignorons. Il y a ainsi une partie de nous-mêmes qui est morte pour nous. Nous ne l'avons pas fructifiée pour notre présent et notre futur. Même nous, en Tunisie, nous n'avons pas suffisamment fait pour que le patrimoine pré-arabe soit nôtre. Souvent, quand on entre dans un musée, les Antiquités, c'est pour les touristes. Elles ne sont pas appréhendées comme moyen de fertilisation du citoyen. Il est impératif de mettre le patrimoine au service du développement intégral. Il faut qu'on agisse pour que nos politiciens s'en rendent compte. Ils ont pris l'habitude de l'ignorer parce que depuis des siècles nous avons vécu hémiplégiques, l'arabité ayant enterré tout ce qui la précède.» – Zahia Amara (philologue) : L'histoire numide écrite aussi à l'encre raciste Il est un fait établi que l'histoire de la Numidie telle que rapportée par les auteurs latins a été partiale parce qu'écrite par les vainqueurs. Selon Tite-Live, décortiqué par Zahia Amara, le général carthaginois Hasdrubal Gisco aurait fait miroiter les charmes de sa fille Sophonisbe à Syphax pour l'entraîner dans une alliance avec Carthage. Or, la rencontre entre Sophonisbe et Syphax n'a eu lieu qu'après la décision de ce dernier de s'allier à Carthage contre Rome, le mariage n'ayant été que pour sceller le pacte conclu selon les usages des Etats féodaux. Mais encore cette histoire est subjective parce que truffée de préjugés racistes, «l'Autre», le barbare/berbère y étant essentialisé. Par exemple, quand Tite-Live traite des amours «passionnels» de Syphax avec Sophonisbe, il juge que cela fait perdre au roi numide tout jugement parce que «les Numides sont les plus passionnés des peuples barbares (…). Quels que soient les domaines où elle se manifeste, la passion subordonne tous les affects, et même la raison, pour les entraîner à sa suite et les mettre à son service». «L'égarement» de Syphax, conclut-il, date «depuis qu'il a introduit dans son palais une femme de Carthage», Sophonisbe en l'occurrence. – Aguelid est bien un terme berbère Les questionnements lors du colloque ont été très pointus concernant la langue, la terminologie, au point que l'origine berbère du terme aguelid a été mise en doute. Sadi clôt la controverse en rappelant que l'affaire «remonte à la découverte de deux célèbres inscriptions puniques dans lesquelles il figurait et que l'on n'a pu déchiffrer que très tard, au XXe siècle. On ne savait pas de quelle langue il s'agissait. Par ailleurs, le nom aguelid écrit GLDT et non pas GLD (on n'écrivait que les consonnes) intriguait. Or, on connaît ce phénomène dans le berbère : quand le sujet précède le verbe ou le suit, il ne s'écrit pas de la manière. Est-ce que cette altération de GLDT ne vient pas de cette morphosyntaxe en berbère ? Toujours est-il que GLD est bien un terme berbère, les Marocains évoquent leur souverain en berbère par aguelid». – Pr Djamil Aïssani : Les sources historiques françaises sont-elles aussi sujettes à caution ? Le directeur de recherche au CNRPAH, Djamil Aissani, signale qu'il n'y a pas que les annalistes latins et grecs dont les récits sont suspects par rapport à notre histoire. Cela est le cas également de l'historiographie coloniale comme de celle d'un spécialiste considéré comme une référence incontournable : «Stéphane Gsell est un grand archéologue certes, qui a beaucoup fait pour l'histoire antique. Pour ne citer qu'un exemple qui jette le doute, c'est le sort réservé à Juba II tel qu'il le rapporte en se référant à ce qu'avait écrit Ammien Marcelin (un des plus importants historiens de l'Antiquité tardive). Il précise que Juba II, fait prisonnier en Italie, aurait été enchaîné et traîné derrière un char. Or, j'ai procédé à des recherches dans les écrits de Marcellin, il n'y a rien de tel qui est mentionné. Il est donc impératif de tout revoir, particulièrement en matière de références.» – Pr Fantar : Syphax n'a pas épousé Sophonisbe pour ses beaux yeux ! «Tout ce qui se raconte à propos de Sophonisbe et de son rôle aux côtés de Syphax, c'est de l'affabulation ! Syphax n'a pas épousé Sophonisbe pour ses beaux yeux. Elle constituait un gage de fidélité des Carthaginois à l'égard de Syphax pour sceller l'alliance conclue entre lui et Carthage. Syphax était un homme qui avait une vision très claire et l'alliance a tenu sauf que les Carthaginois se sont laissé abattre. Ils étaient dépassés par les événements. La faiblesse de Carthage a été d'être demeurée une cité-Etat, ce qui la rendait incapable d'avoir une armée nationale et donc de ne s'appuyer que sur des mercenaires. Or, un pays qui ne dispose pas d'une armée nationale est voué à la disparition.»