Qu'il soit fictif, comme Petit-Gervais ou Gavroche, les fameux protagonistes juvéniles de Victor Hugo dans son épopée romanesque, Les Misérables, ou bien réel comme Nick Adams, le héros d'Ernest Hemingway, dans la plupart de ses nouvelles, Fouroulou Menrad, personnage principal du grand roman, Le Fils du pauvre de Mouloud Feraoun, mérite, avec honneur et gloire, la place qu'il occupe depuis 1952 dans l'esprit et le cœur des lecteurs tant il est représentatif de toute une époque et de plusieurs générations. N'est-il pas l'archétype de l'Algérien durant toute la période de la colonisation, celui qui a trimé et bataillé sur tous les fronts pour récupérer son identité spoliée ? A lui seul, il résumerait l'idée de Mouloud Mammeri selon laquelle l'Algérien a connu la prostration au départ, avant d'être forcé de rentrer un certain temps dans le peloton pour enfin se révolter pour de bon et arracher sa liberté, donc recouvrer son identité. La littérature algérienne a donc bien eu son enfant symbolique en la personne de Fouroulou Menrad. On ne savait pas à qui nous avions affaire en cette année 1958 lorsqu'il était venu rendre visite au directeur de notre établissement scolaire dont il était l'ami de longue date dans le monde de l'enseignement. Il s'était adressé à celui-ci en kabyle, ponctuant son discours, de temps à autre, de quelques phrases dans un français impeccable en grasseyant cependant les « r ». C'est un écrivain de chez nous, avions nous chuchoté avec merveille dans la cour de récréation ! Et quel écrivain ! Nous n'avions sur l'instant aucune connaissance de cette équipée littéraire, quelque peu sauvageonne, qui avait pris le départ d'un marathon inégalé dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, avec les Mohammed Dib, Mouloud Mammeri, Kateb Yacine, Malek Haddad, Assia Djebbar et autres. Pourtant, et à nos dépens, Le Fils du pauvre avait déjà fait alors du chemin puisqu'il a été publié en 1952. Assurément, Fouroulou Menrad, alias Mouloud Feraoun, n'avait pas pu se détacher du milieu scolaire au sein duquel il avait toujours évolué depuis sa sortie de l'école normale de Bouzaréah, dans les années trente. Sa nomination en tant qu'inspecteur des centres sociaux en 1957, n'avait fait que renforcer ses liens avec l'enseignement. Et c'est avec joie qu'il s'était mis parmi nous, dans la cour de récréation, pour une photographie qui met encore en émoi, à ce jour, les anciens de notre établissement scolaire. Le Fils du pauvre quand on y songe, ferait bien le bonheur de la génération montante s'il était porté au petit écran ou, mieux, au grand. Si l'image, en tant que telle, a fait défaut dans notre enseignement, dans nos réflexes quotidiens, donc dans notre culture d'une manière générale, de multiples occasions ne cessent de s'offrir à nous pour rectifier le tir et réaliser la symbiose tant voulue et recherchée entre les différents éléments de notre identité nationale. Le Fils du pauvre, comme tant d'autres romans d'auteurs algériens, est là, interpellant nos cinéastes et autres artistes. Et pourquoi ne pas songer par la même occasion à dresser, sur une de nos places publiques, une statue qui donnerait une image beaucoup plus forte encore de ce Fouroulou Menrad, donc de l'Algérien tel qu'il fut depuis le début des années trente jusqu'à l'ère de l'indépendance ?