- Le secteur industriel public connaît une chute vertigineuse ces dernières années en termes de croissance et de production. Sa contribution au PIB est passée de 8,5 % en 2003 à 5,3% en 2010. Seules 400 entreprises représentent actuellement le parc industriel public. Quelle analyse faites-vous de cette situation ? Y a-t-il d'autres vérités qu'on ne connaît pas encore sur la situation du secteur industriel public ? La valeur ajoutée du secteur industriel représentait dans les années 1970 16% du PIB, et elle était d'origine essentiellement publique. Depuis la fin des années 1980, l'industrie publique est en crise. Une crise qui ne finit pas de grossir. C'est d'abord une crise de performance productive : nous avons l'une des plus mauvaises productivité globale des facteurs du bassin méditerranéen : obsolescence des équipements, sous-qualification de la main-d'œuvre due à un éclatement des collectifs de producteurs très difficilement constitués dans les années 1970, mauvaise organisation du travail. La crise de l'industrie publique est aussi une crise de débouchés qui a apparu au grand jour dès que l'économie nationale s'est quelque peu ouverte avec les réformes de 1988-89. Bien évidemment, tout cela a entraîné l'industrie publique dans une crise aiguë d'endettement qu'aucune restructuration financière – il y en a eu trois à ce jour – n'a pu juguler. Nous savons à présent que ce qui est en cause, c'est la forme étatique directe de gestion des entreprises publiques. L'Etat propriétaire fixe aux entreprises industrielles publiques d'innombrables objectifs à atteindre qui ne sont pas tous d'ordre économique. Les entreprises publiques doivent fournir de l'emploi, beaucoup d'emplois et des emplois permanents. Elles doivent contribuer au développement des régions déshéritées qui ne sont pas propices à la rentabilité (mauvaise infrastructure, absence d'utilités…). Elles doivent contribuer à l'atteinte des objectifs sociaux de l'Etat (rappelez-vous : coopérative de consommation, centres de repos et de loisirs et même sport de performance). Ainsi «le ver est dans le fruit». L'Etat est mauvais gestionnaire d'entreprises de production d'autant que les managers à qui il confie la direction de ses entreprises publiques sont plus choisis sur le critère de la fidélité politique que sur celui de la compétence technique et managériale. Vous comprenez pourquoi dans le monde entier la privatisation des entreprises publiques s'est imposée ! - Le gouvernement ne cesse d'injecter des sommes faramineuses dans les entreprises publiques afin, dit-on, de restructurer le domaine industriel relevant de l'Etat. Pensez-vous qu'il s'agisse de la bonne méthode afin de remettre l'industrie publique sur les rails ? Si les éléments d'analyse que je viens de rappeler sont justes, il est facile de comprendre qu'une 4e génération de restructuration financière de nos entreprises publiques ne servira à rien où, en tout cas, n'aura aucun impact sur la crise de performance productive que je viens de signaler.Seules des restructurations industrielles profondes, défensives et offensives, des réformes profondes des modes de gestion, une rupture radicale du cordon ombilical qui relie l'entreprise publique au budget de l'Etat pourra aider à sortir de cette désindustrialisation qui nous frappe. Est-ce que l'Etat est prêt à faire le saut ? Est-ce qu'il est prêt à se retirer de la gestion directe pour se consacrer à la régulation ? Est-ce que les résistances des «rentiers» vont s'essouffler ? - Le secteur industriel privé semble écarté des préoccupations du gouvernement. Quelle place pour le privé dans la politique économique du gouvernement et quel rôle doit-il jouer afin de relever le défi de la croissance hors hydrocarbures ? De quel secteur industriel privé parlez-vous? Pour l'instant, les vrais entrepreneurs privés à envergure de champions, les vrais capitaines d'industrie ne sont pas très nombreux. Ils existent mais ils ne sont pas légion. Il est vrai que le contexte économique national qui a prévalu jusqu'à maintenant n'a pas aidé à «fabriquer» cette race d'entrepreneurs. Le climat des affaires, comme on dit maintenant, est exécrable et découragerait plus d'un. L'Etat a ici un rôle déterminant à jouer. Il doit comprendre une fois pour toutes, que ce n'est pas parce que le secteur privé contient en son sein quelques tricheurs, quelques fraudeurs fiscaux, quelques «bazarris» qu'il faut rejeter toute idée de secteur industriel privé. Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain, et notre économie hors hydrocarbures se construira par un secteur manufacturier privé dynamique, ambitieux mais accompagné, soutenu et même protégé par l'Etat. - Le gouvernement ambitionne de porter la part de la contribution de l'industrie au PIB à 10% à l'horizon 2014 et de générer 15 milliards de dollars de valeur ajoutée à moyen terme grâce à ce secteur. Pensez-vous que ces projets soient réalisables ? Bien sûr que l'objectif de faire contribuer notre industrie à 10% du PIB est réalisable. Peut-être pas à l'échéance 2014, mais sur la décennie à venir, on peut même atteindre plus de 10% du PIB par notre secteur manufacturier. Mais alors il n'y a plus de temps à perdre en tergiversations, en hésitations, en va-et-vient entre tantôt industrie publique tantôt un peu de privé. L'Etat peut, pendant une période, continuer à investir dans le secteur industriel mais il ne doit pas le faire en évinçant l'investissement privé. Au contraire, il doit encourager l'investissement industriel privé national et étranger, il doit soutenir la PMI privée nationale.Bien évidemment, il doit consolider et affiner son rôle de régulateur pour annihiler toute velléité de tricherie, de fraude ou de gains mal acquis qui pourraient allécher quelques «faux entrepreneurs». Et il y en a.