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«Nos observations ne sont pas prises en compte» Pr Mohamed Didi Ould El Hadj. Directeur du Laboratoire de protection des écosystèmes en zones arides et semi-arides, université Kasdi Merbah de Ouargla
Enseignant à l'université de Ouargla depuis vingt ans, le professeur Ould El Hadj estime qu'il est vital pour l'Algérie de mettre en place des solutions alternatives à la lutte chimique, qu'il juge dangereuse pour l'avenir de la biodiversité saharienne. Il prône la mise en place d'un plan de lutte antiacridienne intégrant les instances du ministère de l'Agriculture, en collaboration avec les doyens de la recherche scientifique acridienne en Algérie, et dénonce la mise à l'écart des compétences universitaires ayant prouvé leur mérite. Il appelle à l'instauration d'une stratégie nationale de lutte antiacridienne intégrant la lutte biologique pour préserver l'écosystème saharien. - Le criquet est de retour, est-ce une nouvelle menace qui s'annonce ?
Le problème acridien n'est pas un phénomène nouveau, car l'homme est confronté depuis des millénaires à des pullulations épisodiques et l'impuissance l'égard de la présence massive de criquets grégariaptes est toujours d'actualité. Quand le criquet pèlerin Schistocerca gregaria apparaît, on peut parler de catastrophe écologique mobile. Pour la FAO, les invasions de cette espèce peuvent couvrir une vaste superficie de 29 millions de kilomètres carrés en touchant la collectivité agricole de 57 pays d'Afrique et d'Asie. Quatre facteurs donnent à cet acridien une importance particulière : sa mobilité, la fréquence élevée de ses invasions, sa voracité et sa polyphagie en phase grégaire. Le choix des lits d'oued, des jardins maraîchers et des palmeraies des oasis s'explique du fait que oueds et les maaders récupèrent en période des pluies d'importantes quantités d'eau qui créent des conditions écologiques favorables à la reproduction avec une végétation abondante et un sol humide.
- Vos recherches mettent en exergue une relation de cause à effet entre la stratégie nationale de mise en valeur des terres dans le Sud et la menace acridienne. Par quoi l'expliquez-vous ?
Les superficies réellement mises en valeur sont très importantes dans chaque wilaya du sud de l'Algérie et les attributions sont vite passées de 2 à 10 ha puis de 50 à 100 ha et même plus. L'irrigation à grande échelle des terres arides bouleverse les conditions physiques et transforme radicalement la végétation, ce qui ne peut manquer d'entraîner de profondes modifications du peuplement entomologique. L'herbe qu'il trouve sur les terres irriguées lui permet de survivre pendant la période sèche. La présence de l'espèce Locusta migratoria cenerescens partout au Sahara, au niveau des périmètres irrigués, n'est pas un fait du hasard. Ce criquet y retrouve son biotope favorable. Selon nos observations, cet acridien se rencontre sous forme solitaire dans la région de Tamanrasset, Adrar, El Goléa, Ghardaïa et Ouargla. Il recherche les milieux humides et fuit les milieux secs. Il a été capturé surtout sous pivot, mais jamais sous palmeraie et dans les lits d'oued. Il est inféodé aux cultures de graminées. De fortes densités du criquet migrateur sont observées durant les mois de novembre à mars. Les individus deviennent rares entre juin et septembre et les larves sont capturées d'avril à mai. Les premières pullulations ont été constatées sur du maïs, sous des pivots, dans la région d'Adrar. Le nombre d'individus dénombrés atteignait souvent 27 par pied de maïs, dans les périmètres céréaliers de Zaouiet Kounta, dans la wilaya d'Adrar. De plus, le développement agricole dans cette wilaya a permis aux individus autochtones de Schistocerca gregaria de trouver des conditions de développement et de pullulation à plusieurs reprises.
- Quelles sont les espèces acridiennes les plus redoutables au Sahara ?
Deux espèces de criquets grégariaptes : Schistocerca gregaria et Locusta migratoria cenerescens. Contre la première espèce, de gros efforts financiers nationaux et internationaux pour la surveillance, les prospections et la lutte sont déployés dans le Sahara algérien, contrairement à la seconde espèce. Pourtant, depuis quelques années, Locusta migratoria retient notre attention dans les wilayas d'Adrar, El Ménéa, Ouargla et Tamanrasset, où cette espèce est constamment dangereuse pour les cultures. Elle ne s'est jamais manifestée à l'état grégaire au nord du Sahara. Phénomène nouveau et inquiétant chez ce criquet migrateur dans cette zone aride, c'est la fréquence de ses pullulations dans les cultures de blé sous pivot ou à proximité de celles-ci. Les cultures de blé, de sorgho et de maïs offrent aux individus adultes un important moyen de subsister pendant la saison sèche, alors qu'ils ne retrouvent plus d'herbe sauvage pour se nourrir.
- Quelle serait, à votre avis, la meilleure démarche pour réussir la lutte antiacridienne en Algérie ?
Les progrès que l'Algérie veut accomplir en vue d'accélérer son expansion agricole saharienne dépendent de manière cruciale des succès qu'elle remportera dans l'organisation de la lutte préventive contre certaines espèces d'acridiens ; elle doit être bien adaptée aux modifications de l'espace agricole saharien. Cette démarche ne peut aboutir sans une stratégie de recherche qui mette à contribution les instances de lutte antiacridienne et les nombreux chercheurs qui se sont consacrés à ce domaine. Mais le fait est que nos observations ne sont pas prises en compte. Le professeur Salah Eddine Doumandji de l'Enasa (ex-INA) d'El Harrach, qui est notre doyen, ainsi que la pépinière de magistères et doctorants de cette spécialité n'ont jamais été sollicités dans le cadre d'un projet de recherche visant la mise en place d'une stratégie nationale de lutte contre le criquet pèlerin. Changer de méthode dépend d'une prise en compte à temps des observations des chercheurs par les politiques. Et à ce propos, la substitution de la lutte exclusivement chimique par les plantes acridifuges, dont l'efficacité n'est plus à prouver, nécessite une étude de rentabilité économique et surtout de disponibilité.