Ils sont jeunes, bourrés de talent et fleurent bon le bitume frais. Ce sont les dix photographes qui exposent actuellement, et jusqu'au 28 février, à La Baignoire pour «Chawari3 10x10». Dix artistes d'instinct, dix voleurs d'instants… Dans cet espace original, mêlant le monde de l'entreprise et celui de l'art (voir entretien avec Samir Toumi, El Watan Arts et Lettres du 24/01/15), les cent photographies, soit dix séries de dix, nous racontent des solitudes, des rencontres, des angoisses et des fêtes qui font le quotidien de l'Algérie d'aujourd'hui. Le concept de l'expo Chawari3 («Rues» en arabe) est de proposer dix visions de la rue algérienne vues de «l'intérieur». Nos jeunes artistes ne s'intéressent pas aux images de cartes postales. Plutôt que de se ruer vers le boulevard des reportages façon «couleur locale» au charme facile, ils arpentent les ruelles oubliées, les plages dépeuplées et les périphéries tentaculaires qui s'étendent sans fin… jusqu'aux confins du désert. En poètes-cartographes, nos photographes capturent les images d'une Algérie contemporaine et en mouvement. Leur approche est sans concessions, mais aussi et surtout sans condescendance. «A des années lumière d'une photographie esthétisante et aseptisée, les travaux de ces dix photographes dessinent le chaos, entre vide des paysages et explosion des vies. Toutes et tous nous proposent une vision implacable de notre environnement, mais surtout un regard tendre et bienveillant, qui révèle la complexe humanité de toute une société», explique Samir Toumi, initiateur de La Baignoire, dans sa présentation. Plutôt que de se plaindre de notre (r)urbanisation désordonnée, comme l'ont tant fait les générations précédentes, cette nouvelle génération d'artistes (les photographes de Chawari3 ont entre 21 et 33 ans) préfère nommer et montrer les lieux tels qu'ils sont. Voici Mehdi Boubekeur qui propose ses variations sur le thème du pont du Télemly (Alger), qu'on a tenté de transformer en «pont des amoureux» mais qui garde sa charge dramatique de «pont des suicidés». A Annaba, Lola Khalfa chasse les fantômes des passants solitaires. Elle nous parle de son travail où la photo devient le reflet d'une réflexion : «Je pars d'une réflexion ''philosophique'' pour créer une série qui illustre ma réflexion… Le bon moment pour dégainer l'appareil, c'est quand l'instant me parle et me dit : oui, voilà ce qui rejoint ton idée».
A l'opposé, et à Oran, Ramzy Bensaâdi affirme : «Je n'ai pas une approche intellectuelle de la photo, mais humaniste. Je suis plutôt instinctif. Pour le projet exposé à Chawari3, j'allais chaque week-end dans une fête (waâda) et je passais l'après-midi à essayer d'avoir au moins une photo correcte. Je marche en observant la foule et quand je sens qu'il se passe quelque chose, je prends la photo.» Le résultat est une série décapante intitulée «Il était une fois dans l'Ouest» où la boutade visuelle consiste à photographier l'Ouest algérien à la manière du Far West américain. Toujours à l'Ouest, le jeune Fethi Sahraoui magnifie son Mascara natal, ses marchés informels, ses immeubles informes, ses waâdate endiablées, ses villageois aux visages taillés dans le roc… Le tout avec une virtuosité époustouflante : «La plupart du temps je déambule avec mon appareil dans les quartiers populaires, en espérant tomber sur ce que j'ai envie de shooter... Ça m'arrive aussi de programmer des sorties pour photographier une célébration rurale (waâda) avec guesba, fantasia...» Montrer ces lieux, tourner autour, jouer de leur incertitude, de leur aspect «temporaire» qui n'en finit pas de durer, c'est aussi les sortir du non-lieu, du «no man's land», les assumer enfin. On est loin du cliché d'une génération perdue entre les rêves d'un «ailleurs» mirifique et d'un «bon vieux temps» inexistant... Etre où ne pas être, comme l'écrivait Prévert, c'est ce que refusent nos artistes. Il s'agit, disons-le, de s'approprier l'espace public, d'être là tout simplement mais pleinement. Aujourd'hui, «public» ne signifie plus étatique, comme on parlait autrefois de «médias publics». Pour nos jeunes photographes, l'espace public est un espace d'expression, un espace d'expression libre. A l'image des graffeurs, ces photographes nous révèlent ce que les murs, les rues, les passants ont à nous dire. Et ils en disent des choses…La ville, on peut en aimer le centre effervescent comme Youcef Krache et ses «vitrines» donnant sur l'intérieur grouillant de vie des autobus algérois. Son procédé superpose le paysage de la ville, reflété sur la vitre, et les portraits des passagers de l'autre côté de la vitre. On peut aussi apprécier la géométrie urbaine, comme le fait brillamment Bilel Madi. Dans sa série intitulée Coupure, Alger apparaît comme un univers froid et inquiétant, tout droit sorti d'un film de Stanley Kubrick. D'autres approches de la ville existent. On peut par exemple se poser incognito dans un coin ou au bord d'une fenêtre et observer. Il se passe toujours quelque chose dans la ville, semble nous suggérer Walid Bouchouchi. Comme des planches muettes, les photos de sa série «Sans titre» nous invitent à reconstituer ou à fabuler les petites histoires de la ville. Eloignons-nous du centre et allons explorer les marges de la cité avec Redouane Chaïb. Ce dernier restitue ses rencontres inattendues sur la plage abandonnée de Qaâ Essour (Bab El Oued) dans une touchante série de portraits. Ses «zawaliya» (sans-le-sou) n'ont à nous offrir qu'un large sourire et ils ne nous en privent pas, parce que «zawaliya ou l'hamdoullah» (sans-le-sou et grâce à Dieu). Enfin, la ville, on peut la quitter, traverser plus de deux mille kilomètres vers le Sud, errer dans le désert infini et y trouver encore des murs en parpaing surmontés de fer à béton. L'urbanisation n'a décidément pas de limites. C'est l'aventure de Sonia Merabet qui, de plus, rencontre des «extraterrestres» dans le ciel de Djanet. Derrière l'apparente diversité des approches, il ressort une génération de créatifs qui a germé dans l'ombre des artistes officiels pour apparaître enfin au grand jour. Pour la plupart autodidactes, mais connectés sur le monde via le Web, ces photographes sont au fait des expériences les plus novatrices. Le fait, justement, qu'ils n'aient pas été formatés par un quelconque académisme est une source d'enrichissement et de liberté pour leur travail. Formés grâce à la Toile, ils ont également dévoilé leurs œuvres en les partageant tout simplement sur internet. Cette générosité et ce partage sont aussi des phénomènes nouveaux qui augurent d'une nouvelle approche de l'œuvre d'art. Enfin,il y a chez tous les participants à Chawari3 l'intérêt commun pour ce qui se passe ici et maintenant. Et quel meilleur moyen que la photographie pour fixer le présent ? «J'observe beaucoup les gens, raconte Malek Bellahsene, je m'amuse à essayer d'anticiper leurs gestes ou leurs réactions parfois. Ce qui me fait déclencher, c'est cet instant qu'on veut ‘‘voler'', cet instant décisif qui peut être un jeu d'ombre, un mouvement, un regard ... Il se passe tout le temps quelque chose. Il suffit de le voir, le ressentir. On ne peut pas photographier ce qu'on ne voit pas. Il n'y a rien dans ce monde qui n'a un moment décisif.» Le point commun de nos dix photographes, c'est peut-être cette quête de l'instant décisif, du moment propice. «J'attends juste le moment propice pour flinguer le destin», écrivait le défunt Djaout dans un poème de jeunesse. Flinguer le destin et «sauver le présent», ajouteraient nos jeunes photographes.