Photo : Malik Boumati De notre envoyé spécial à Yakouren Malik Boumati Les produits artisanaux exposés à la vente tout au long de la route donnent une image touristique à la région de Yakouren. Des familles garent leurs véhicules sur les bas-côtés de la RN12 et s'installent à même le sol, sous des arbres pour se protéger d'un soleil ardent et une chaleur suffocante. Cela sur la route menant vers la petite ville de Yakouren, à une cinquantaine de kilomètres à l'est du chef-lieu de la wilaya de Tizi Ouzou. Mais cette belle image cache mal l'autre face de Yakouren. Celle qu'on voit en quittant la ville vers la frontière très proche de la wilaya de Béjaïa. Cette face est le monde pénible des tailleurs et des casseurs de pierres. Il suffit de quitter la ville de Yakouren par l'est pour les voir accrochés à leur montagne rocheuse. Yakouren, entre tourisme et pierre taillée Les villageois de Tamliht et Tizi n'Tghidet sont devenus des spécialistes de la casse et de la taille des pierres. Par la force des choses et du besoin. On en trouve également dans d'autres villages de la commune. Des jeunes et des moins jeunes munis de pioches et de pelles sont accrochés à des rochers quasi verticaux. Le danger est omniprésent. Plus bas, sur les côtés de la chaussée, des amas de pierres prêtes à être taillées à l'aide de burins. Des jeunes, le nez couvert d'un simple morceau de tissu ou d'un masque qu'on trouve dans les hôpitaux, s'y affairent. Ils choisissent toujours un endroit protégé du soleil par un arbre ou des buissons d'une certaine ampleur. Histoire de «réduire» le nombre de dangers. Parce que les dangers qui guettent ces jeunes gens sont nombreux et multiples. De la chute simple à la chute de grosses pierres, en passant par les coups de soleil de plomb, les casseurs de pierres ont définitivement une vie de tous les dangers. Et pour eux, il n'a jamais été question d'avoir peur des dangers. Les montagnards n'ont jamais peur. Ce sont des fonceurs. Mais aujourd'hui, ces mêmes montagnards découvrent un nouveau danger. Implacable. La silicose ne pardonne pas. Et les montagnards en sont conscients. Cette maladie venue des tripes de la silice, ce minéral très répandu dans la nature et qui se trouve dans la composition de la majorité des roches utilisées dans plusieurs secteurs industriels. Il se trouve surtout dans la poussière qui se dégage quand les pierres sont taillées. En somme, une activité empruntant une longue route vers la mort. La silicose «arrive» de Tkout Il est 10 heures passées. Même si ce n'est pas comme à Tizi Ouzou, un four à ciel ouvert durant cette deuxième moitié du mois de juin, il fait chaud dans la région de Yakouren. Au village Tamliht, les jeunes ont trouvé dans la pierre un créneau «juteux», mais ne cachent pas leur peur de la maladie qu'ils ont découverte depuis quelque temps à travers la presse nationale. Le drame vécu par la population de Tkout, dans la wilaya de Batna, n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Hidouche a 33 ans et cumule déjà treize années de métier, entre casse, taille et livraison de pierres. Il tient un atelier sur la RN12. Une petite pièce de quelque vingt mètres carrés à côté d'une plateforme couverte à l'extérieur où sont installées trois tronçonneuses. La poussière est partout. Pourtant, les tronçonneuses de Hidouche disposent de systèmes d'eau très utiles contre la silice et la poussière qui la contient. «En utilisant de l'eau, nous réduisons la poussière de quelque 70%», dit Hidouche, qui emploie plusieurs ouvriers de la région dans la taille de pierres. Avec ses treize années d'expérience, notre interlocuteur semble maîtriser son sujet. «Même avec ce système à eau, le danger est toujours présent. La maladie guette tous les travailleurs de la pierre, même si cela prend plus de temps qu'avec les ouvriers de Tkout», estime Hidouche, qui parle de Tkout avec une grande amertume, précisant avoir connu beaucoup des victimes de cette localité de la wilaya de Batna. Il les connaît depuis de longues années. Du temps où il faisait la livraison de pierres vers plusieurs wilayas du pays comme Adrar, Béchar, Oran et, bien entendu, Batna. La machine à trois milliards «Les gens de Batna sont les premiers à opter pour la décoration de leurs habitations avec de la pierre taillée», ajoute-t-il encore avant de présenter sa solution qui ne peut être mise en œuvre sans l'apport des pouvoirs publics. Il s'agit, selon notre interlocuteur, d'une machine industrielle qui coûte trop cher pour des petits opérateurs comme lui. «C'est une machine de fabrication française qui coupe la pierre proprement avec aussi un système à eau. Avec cette machine qui coûte pas moins de trois milliards de centimes, il n'y a aucun risque de silicose pour les tailleurs de pierres», assure Hidouche, en précisant que quatre machines de ce genre «couvriraient l'activité de la taille de pierres de toute la région». Pour cela, Hidouche prône la création d'une entreprise disposant de ces machines. Elle sera chargée de collecter les pierres récoltées par les casseurs de la région. Une telle entreprise serait une belle aubaine pour organiser le marché de la pierre taillée. «Avec une telle entreprise, le risque de maladie due à la silice sera extrêmement réduit et le marché de la pierre taillée cessera d'être anarchique, avec notamment la sécurité sociale pour tous les ouvriers», affirme avec une certaine assurance Hidouche, entouré de quelques employés, mi-amusés mi-intéressés par le sujet qui les interpelle directement. Un sujet qui leur fait peur certes, mais pas outre mesure. Ils sont conscients du danger, mais disent tous n'avoir aucun choix. «C'est soit la pierre, soit le chômage et tout ce qui va avec», dit l'un d'eux avec un sourire qui semblait exprimer le désarroi dans toute sa nudité. Il citera, en gardant son sourire, la drogue, la harga et le suicide. Signe que la population est consciente du danger mortel que constitue l'activité en question, de 2 200 pierres par jour, la production est passée à 1 400 pierres/jour en seulement cinq années. Les gens abandonnent la filière pour trois raisons principales, la silicose, l'absence de l'assurance sociale et la pénibilité du métier, selon Hidouche, qui parle du marché de la pierre avec une certaine aisance. «Il y a 1 200 personnes impliquées dans ce marché. C'est aussi pour cela qu'il faut créer cette entreprise pour les couvrir contre les risques», dit encore Hidouche, qui cite non seulement la maladie de la silicose, mais aussi les accidents du travail dus aux machines et aux chutes de rochers. Comme un de ses parents qui a perdu la vie suite à la chute d'un rocher au moment où il s'affairait à casser la pierre, il y a environ trois années. Au moins huit morts dans la région Il y a eu au moins huit morts dans la région, comprenant Yakouren, mais aussi les communes d'Azazga et d'Ifigha où cette activité est florissante. Tous morts de maladies respiratoires. Grâce au système à eau de la tronçonneuse, le risque de maladie est réduit de 70%, toujours selon notre interlocuteur. «Elle peut être mortelle au bout de 12 à 15 années d'activité», dit encore celui qui a participé à une rencontre nationale sur la silicose organisée par la Société algérienne de pneumo-phtisiologie dans le but de sensibiliser les artisans tailleurs de pierres aux risques que comporte leur activité. Contrairement à Tkout, où de nombreux jeunes activent avec des tronçonneuses sans système à eau et avec des mesures de protection dérisoires.Le jeune Djamel, à peine la vingtaine, allume la tronçonneuse. Même s'il garde le sourire, sa timidité saute aux yeux. Il met un sac en plastique autour de la taille, met un masque de fortune sur le nez et la bouche ainsi qu'un casque sur les oreilles pour se protéger contre le bruit de la machine. L'eau qui se déverse sur la pierre au moment de la coupe réduit effectivement, et de façon considérable, la poussière qui se dégage. Mais la poussière se dégage tout de même et il en est conscient. Et malgré le sourire, le dépit se voit sur son visage. Dépité parce qu'il n'a pas trop le choix entre ce boulot dangereux et non déclaré et l'oisiveté et tous ses vices et fléaux. Entreprise contre législation Et cette problématique d'assurance sociale, Hidouche ne manquera pas d'y rebondir pour signifier que la création de l'entreprise de collecte des pierres constitue aussi une solution à cette question. Moins de danger et plus de sécurité sociale pour les ouvriers. Mais les autorités ne veulent pas en entendre parler parce que l'activité de la taille de pierres est artisanale, et avec une carte d'artisan personne ne peut créer une entreprise de ce genre. Et dans la législation algérienne, la taille de pierres est considérée comme une activité artisanale et non économique. D'où le refus par les pouvoirs publics d'accorder un agrément pour la création d'une entreprise spécialisée dans la taille de pierres, avec ces machines qui «font le travail proprement». L'optimisme de Hidouche le pousse même à penser à l'exportation de la pierre taillée si les autorités cèdent sur la question de l'entreprise. Tout au long du trajet vers l'est de la commune, des jeunes perchés sur leur montagne s'affairent à «taper» sur les rochers à l'aide de pioches alors que d'autres, plus bas, utilisent des burins pour la première étape de la taille. Ils se couvrent le nez et la bouche avec un morceau de tissu quelconque. Certains d'entre eux ne prennent même pas cette précaution. La chaussée présente des traces de chutes brutales de gros rochers dont on trouve les restes en contrebas de la route. Cinq cents mètres plus loin, un quinquagénaire et un quadragénaire sont perchés sur les hauteurs du lieu dit Taasast. A peine visible de la route. Pour les rejoindre, c'est le parcours du combattant. Ils sont originaires du village Assif El Hammam, dans la commune d'Adekkar, sur le territoire de la wilaya de Béjaïa. Avec une pioche et une pelle comme seuls outils de travail, ils se relayent contre un rocher qui dépasse le mètre cube de volume. Aucun moyen de protection sur eux. «Aucun moyen de protection ne nous protège contre la poussière, dit l'un d'eux en réponse à une question dans ce sens. Pour eux, les morceaux de tissu ou même les masques hospitaliers ne peuvent rien contre la poussière de la roche siliceuse. L'autre casseur de pierres rétorque sans ambages : «Si nous voulons nourrir nos enfants, nous ne nous posons pas de questions sur les risques de ce métier», rappelant que lui et son camarade font un déplacement de près de dix kilomètres pour «gagner leur pain». Ils activaient auparavant beaucoup plus près de leur village, mais depuis l'installation d'un campement militaire dans les alentours, ils ont dû changer d'endroit pour des raisons sécuritaires. Au fil de la discussion, il ressort non seulement le risque de choper cette maladie mortelle qu'est la silicose, mais aussi celui d'être «escroqués» par des trabendistes qui ont trouvé dans l'activité une aubaine pour le gain facile. Nos deux interlocuteurs ont raconté comment un «revendeur» a fait pression sur eux pour leur acheter leurs pierres au prix dérisoire de 20 dinars l'unité.