les enfants adorent les jeux electroniques Le marché hebdomadaire qui se tenait chaque jeudi a disparu sous le béton. L'espace est aujourd'hui devenu une cité de logement social. Quel est ce Kabyle qui n'a pas le souvenir de la première fois qu'il voit le marché hebdomadaire le plus proche de chez lui. Toutes les générations sont passées par ce rituel. Cette tradition a été perpétuée jusqu'à la fin du siècle dernier. Il n'y a que les moins de vingt ans qui n'ont pas un souvenir. Ceux qui ont plus de vingt ans racontent ce jour comme une éternité furtive qui marque la vie d'une personne. Encore enfant dans sa Kabylie natale, il doit passer par ce baptême du feu. Aller au marché, accompagné par un parent ou plusieurs, pour la première fois afin de signifier qu'il est devenu homme. Avec un peu de différence d'une région à une autre, l'enfant doit revenir à la maison muni d'une tête de veau. En ces temps, le retour était accueilli par des youyous de toutes les femmes de la tribu qui l'attendaient devant la cour. L'enfant revenait généralement monté sur un âne ou pour les familles les plus aisées sur un mulet ou un cheval. De la génération de la Rahva à celle des supermarchés Aujourd'hui, la tradition a complètement disparu. Seuls les plus de vingt ans gardent un souvenir comme un objet porte-bonheur. «Je me souviens, après soixante-dix ans, de cette matinée. L'image de mon père revit comme s'il se dressait devant moi, dès que je me rappelle le premier jour où je suis allé au marché» raconte da Saïd avec nostalgie. «Aujourd'hui, il ne reste même pas trace du marché. Le marché hebdomadaire qui se tenait chaque jeudi a disparu sous le béton. L'espace est aujourd'hui devenu une cité de logement social» regrette-il. Jadis, dans ces marchés, l'organisation était minutieuse. Chaque marchandise avait un lieu où elle se vendait. Les anciens appelaient ce lieu, Rahva. Il y'avait «Rahva n lmal» justement, le lieu où se tenait le marché du bétail. C'était là que les jeunes enfants devaient passer en premier. Il fallait acheter une tête de veau. Aujourd'hui, cette organisation n'existe que dans l'imaginaire des anciens. Les jeunes n'en ont pas une idée. De nos jours, la tradition ne peut pas exister car les familles préfèrent désormais les supermarchés. «Je n'ai jamais pensé à ça. Moi, je me souviens en effet de ce jour. Cela remonte aux années 1970, mais sincèrement je n'ai pas pensé emmener mes enfants accomplir ce pèlerinage. Des exceptions qui survivent encore à l'usure du temps D'ailleurs, il n'existe plus de marché comme ça. Il n'y a qu'un seul et on ne peut pas trouver autant de têtes de veau si tout le monde emmenait sa progéniture» affirme Ali, un enseignant. Toutefois, des cas qui résistent encore à l'usure du temps existent. Au marché de Tala Athmane, des cas, rares, mais qui montrent que la tradition vit normalement, indépendante de l'empreinte temporaire. «Je ramène ici tous les enfants de mes enfants et même les enfants de mes filles mariées. Je leur impose ce rituel, mais les frais sont à ma charge. Pour moi, c'est sacré. Un enfant doit acheter la tête de veau comme son père et comme son grand-père et le grand-père de son grand-père, martèle Si Lhadj Ali de la région de Ouaguenoun. Notre ami, rencontré dans un café, plaide pour le maintien de ces traditions d'autant plus qu'il n'y a pas de frais ni de grands travaux. «Ça ne coûte rien, acheter une tête de veau ne revient tout de même pas à des milliards. Et ça n'arrive qu'une seule fois dans la vie d'un homme.» Aujourd'hui, la veille de l'Aïd se passe différemment. «A voir la différence, on dirait deux peuples différents, mais jamais le même. J'ai l'impression de vivre dans un autre monde. Des jouets en plastique, des petites machines qui sonnent de partout; je doute que ces choses-là puissent semer la joie dans le coeur d'un enfant.» Le vieux nous décrivait les places où se vendent actuellement les jouets à l'approche de l'Aïd. De nos jours, la tête de veau même achetée au marché ne peut pas comprendre la logique commerciale qui guide les fabricants de ces jouets. Passant les mailles des services de sécurité, des jouets à objets tranchants se vendent malgré le danger qu'ils représentent sur les enfants. D'autres jouets sont munis de fléchettes qui risquent de rendre aveugle un enfant. Des objets que les parents n'hésitent pas à acheter à des centaines, voire des milliers de dinars en cette veille de l'Aïd. Enfin, bien que les temps changent irréversiblement, il n'en demeure pas moins que les peuples vivent de leurs traditions. Ces dernières années, même si les fêtes sont encore là, elles sont en grande partie dépourvues de leur authenticité. Il n'y a objectivement aucune incompatibilité à voir un enfant accompagné par un parent acheter cette traditionnelle tête de veau et quelques jouets. L'un n'exclut pas l'autre sauf si...