Loin de tout ce qui est peuple et préoccupations du peuple, tout occupée dans ses trafics en tous genres et les sales combines, longtemps cloîtrée dans ses bureaux sentant la fumée de cigare et le mépris du citoyen, l'administration communale s'est brutalement rendu compte que la cité dont elle a la charge ressemblait beaucoup plus à un bourg du Moyen-Age qu'à une ville du deuxième millénaire. Mise rudement en demeure par la conjoncture politique de s'acquitter de son devoir élémentaire vis-à-vis de la communauté, pour parer au plus pressé face à la visite imminente d'un des seigneurs de ce monde, cette administration s'est subitement rappelée qu'elle disposait d'un potentiel jeunesse. Et alors que sous d'autres cieux le potentiel jeunesse est sollicité pour faire avancer la recherche scientifique, maîtriser la technologie, arracher l'exploit de performance, ici, en cette maison qui a pour nom Algérie, on utilise la jeunesse pour rapiécer la chaussée crevassée, ravaler des murs délabrés, ramasser les montagnes d'immondices qui jonchent les rues. Toutefois, c'est là une pratique qui n'étonne plus, tant elle entre dans la logique d'une mentalité ignorante du devoir et d'un esprit de gestion fait plus d'arrogance et d'indifférence que de conscience responsable d'assumer pleinement une responsabilité. En vérité, le pouvoir communal n'est que l'épiphénomène d'un pouvoir politique qui donne la désagréable impression de n'avoir de réels intérêts que pour la lutte sauvage entre clans de diverses tendances et de soucis, que la préservation par tous moyens de ses avantages. Un pouvoir qui continue dramatiquement de croire que l'on peut construire une société sans nécessairement l'implication totale, et à tous les niveaux, d'une jeunesse qu'il pense, peut-être, à peine capable de donner des coups de pinceaux aux murs quand elle ne les tient pas. Le résultat est, aujourd'hui, une catastrophe incommensurable qui a transformé un peuple connu dans l'histoire par ses valeurs morales et culturelles, en une horde de déstructurés mentaux incapables de comportement civilisationnel et même du moindre acte de civisme. Dimanche dernier, en scandant à pleines poitrines : “Chirac ! donne-nous les visas”, la jeunesse de Bab El Oued, représentante de l'ensemble de la jeunesse algérienne, a délivré un message fort, sans équivoque, en direction des sphères dirigeantes et que le décideur, à quelque niveau que ce soit, serait bien inspiré de décoder et de comprendre cela comme un simple désir de voyage vers l'ailleurs d'enfants gâtés. Le tragique dans l'histoire, c'est de voir le pouvoir politique et les structures de ce pouvoir entrer en transes comme si le ciel leur tombait brusquement sur la tête à chaque fois que cette jeunesse algérienne, livrée à l'oisiveté, au chômage et à la dépravation, s'illustre par des actes de rare violence dans les stades et hors des stades. Et on a même vu des joueurs ayant porté les couleurs nationales, ne pas hésiter à boxer et à botter des personnes s'étant trouvées sur leur passage et des minimes cracher sur l'arbitre en proférant des grossièretés. Mais à quelle autre fin pourrait-on s'attendre quand, en plus d'une indifférence manifeste consacrée à l'égard des préoccupations de toute une jeunesse, on pousse l'inconséquence jusqu'à livrer aux mains des aventuriers sans foi ni loi, des clubs censés normalement être des écoles de formation et d'éducation, et donner en gérance à des margoulins nos monuments d'histoire ? A quelle autre fin pourrait-on arriver, sinon à la faillite et à la destruction d'une nation ? Rachid Marif ne dit rien. Il n'en pense pas moins. Aussi, ses lourdes responsabilités auprès du président de la République ne sauraient l'excuser sur un silence qui pourrait être encore plus lourd de conséquences que la forfaiture du ministre Chekib Khelil, spécialiste en liquidation des patrimoines nationaux. Quant à moi, du haut de mon passé, je rêve à un championnat national où toutes les équipes seniors de tous les clubs n'étant plus concernés par aucun enjeu, ne joueraient plus qu'en ouverture des rencontres minimes - le véritable spectacle - dont les résulats seuls pèseront au tableau du classement et dont les résultats seuls détermineront l'accession ou la rétrogradation d'un club. Je rêve à des clubs gérés par de vrais gestionnaires, des éducateurs nommés par leurs pairs pour servir et non pour se servir, et à des équipes minimes et cadets entourées de toutes les attentions. Je rêve à un football épuré de toutes ses odeurs malodorantes... En attendant, souhaitons que le président de la République invite, au moins une fois par mois, un des seigneurs de ce monde. Nous aurons au moins l'assurance de voir le pouvoir communal sortir, le temps d'une visite, de son sommeil comateux pour réparer la chaussée crevassée, ravaler les murs délabrés et enlever les montagnes d'immondices qui jonchent les rues... A. D. (*) Ancien président du Mouloudia d'Alger