– Les spécialistes du soufisme considèrent que la tariqa Rahmania a réussi à s'articuler entre une spiritualité inspirée du soufisme et les cultures locales qui constituent son champ d'application, précisément la Kabylie. Comment ce courant a-t-il réussi à s'introduire dans plusieurs territoires ayant des cultures différentes et à avoir des adeptes de différents horizons ? Oui, car une bonne appropriation efface les traces de l'appropriation jusqu'à faire oublier l'état ancien de la propriété et même le souvenir de l'ancien propriétaire, exactement comme un bon disciple éclipse son propre maître en le dépassant. De ce point de vue, la tariqa Rahmania a réussi à faire oublier qu'elle est la fille de la tariqa khalwatiya, d'origine turque et égyptienne. Faire l'histoire de la Rahmania c'est faire l'histoire sociale de cet effacement réussi et découvrir «le pot aux roses», c'est-à-dire tout ce qu'on ne voit pas et qu'on ne veut pas voir, les heurts, les refus, les contestations et les luttes profanes, pour ne pas dire hérétiques, qui ont fait la légende sacrée et dorée de la Rahmania. Aussi, pour intégrer le dogme de la khalwatiya, les Kkabyles ont dû le dépouiller de certaines de ses qualités et usages érudits et inféconds, ils n'ont gardé de lui que ce qui répondait à leurs besoins, c'est-à-dire à leurs manques. Je pense notamment au désir d'école, au besoin de savoir lire et écrire qu'on suppose encore plus prestigieux et luxueux aux yeux d'une société de culture orale et de langue non arabe. Quand Sidi M'hamed Ben Abderrahmane revient en Kabylie, en 1763, après trente ans d'exil à El Azhar, il arrive avec une très faible légitimité sociale (il est sans femme, sans famille et désargenté) et une très forte légitimité religieuse azharienne. Mais cette légitimité religieuse était, invisible et illisible pour la masse des Kabyles. Sidi M'hamed Ben Abderrahmane faisait alors l'objet de pitié, plutôt que de vénération, et il a fallu seize ans pour que les Kabyles découvrent pleinement cet homme, pour ne pas dire ce «prophète» pas comme les autres. C'est durant cet intervalle temporel pendant lequel Sidi M'hamed Ben Abderrahmane, vivait dans une retraite physique et ascétique, seul, sans attaches familiales, entièrement dévoué au service des gens, dispensant un enseignement plus scolaire, recevant des visiteurs prestigieux venus de loin, qu'il avait réussi à conquérir le cœur des Kabyles. Et à mesure que les couches populaires découvraient les qualités de ce saint homme, les chefs maraboutiques kabyles lui cherchaient des défauts, et bientôt, ils vont le contraindre à se réfugier à Alger, où l'un de ses disciples d'origine marocaine, Cheikh Ali Ben Aïssa, lui a fait don d'un petit jardin dans le petit village d'El Hamma pour ouvrir une petite école. Mais que reprochaient donc les chefs des zaouïas de Kabylie et les oulémas d'Alger à Sidi M'hamed Ben Abderrahmane ? L'enjeu de la lutte n'est pas d'ordre spirituel ou islamologique, ce n'est pas un enjeu de connaissances savantes et d'érudition, mais de reconnaissance populaire par la foule des ziars, qui constitue la source du capital économique et symbolique. Pour comprendre l'effet de Sidi M'hamed Ben Abderrahmane sur le champ religieux local de l'époque, il faut le comparer, même de façon caricaturale, à l'effet que provoque l'arrivée d'une multinationale ou de ses produits sur l'artisanat local, ou une grande surface commerciale sur les petits épiciers. C'est comme une boulangerie qui s'ouvre à côté d'un petit dépôt de pain. Du jour au lendemain elle défigure l'état du marché, casse les prix et jette les petits artisans dans la faillite. – La Rahmania a fait bouger la tradition maraboutique. Comment cela s'est-il exercé concrètement sur le terrain et quelle a été la réaction des dits marabouts vis-à-vis de ce courant (Rahmania) ? Sidi M'hamed Ben Abderrahmane marque la poussée d'une nouvelle figure de «prophète» et de maître basée sur le mérite scolaire et institutionnel et non pas sur la filiation généalogique. Il faut préciser aussi que Sidi Abderrahmane marque aussi le passage de l'amrabed, une sorte de figure type du «prophète itinérant» venant de l'Ouest, la seqiat el hamra, le plus souvent, porteur d'un savoir révélé, à celle du alim qui revient de l'Est, d'El Azhar, de Tunis, avec un savoir acquis et consacré par une institution et des ijazats rédigés de la main propre d'un maître. Aussi, l'usage large et aisé de l'écriture arabe par Sidi M'hamed Ben Abderrahmane, comme le montrent ses correspondances personnelles, ses testaments, ses manuscrits et les nombreuses ijazats qu'il avait délivrés ont contribué à la généralisation de l'écrit dans le champ religieux kabyle, auparavant dominé par l'oralité savante et magistrale des marabouts qui avaient une maîtrise et un usage faible et plutôt phonétique de la langue arabe. Aussi, pour assurer sa succession, Sidi M'hamed Ben Abderrahmane, qui fut célibataire sa vie durant, n'avait pas désigné son fils ou son petit neveu pour lui succéder, mais un disciple d'origine marocaine résidant à Alger, le Cheikh Ali Ben Aïssa. – La Rahmania est la tariqa qui compte le plus d'adeptes en Algérie, comment cela est-il possible sachant que ce courant est précédé de nombreux courants, tels que Tidjania, Kadiria, etc.? Si la tariqa Rahmania avait une grande et belle audience auprès des différentes couches sociales et des différentes communautés ethniques et culturelles algériennes, c'est parce qu'elle n'était pas, une tariqa privée, attachée à une famille, un lignage et des héritiers qui l'auraient empêtrée dans des conflits intimes et mercantiles. La force de la divinité de la Rahmania n'est pas à chercher dans la qualité de ses chefs successifs et dans les détails de son dogme, elle est dans son caractère collectif irréductible au prestige des individualités particulières, comme celle d'El Hadj Amar ou de Cheikh Aheddad. Par contre, ce qui me plaît à observer c'est le fait que la tariqa de Sidi Abderrahmane a séduit au-delà même de ses adeptes objectifs, pour atteindre l'élite intellectuelle et universitaire moderne. Mouloud Mammeri et Mohammed Arkoun, pour ne citer que les morts, ont écrit des pages affectueuses sur l'ordre et la personne de Sidi M'hamed Ben Abderrahmane, car son profil sociologique, marqué par quelques stigmates, comme l'origine rurale et berbère, l'exil, la relégation sociale et la persécution politique, rappelle celui de certains intellectuels algériens contemporains. – Pourriez-vous nous expliquer ce qui distingue la Rahmania des différents courants religieux au Maghreb ? Il me semble que ce n'est pas religieusement que la Rahmania se distingue des autres courants religieux du Maghreb, mais politiquement, car la Rahmania reste dans l'inconscient social national l'ordre qui s'est confronté le plus tôt et le plus violemment à la colonisation. La zaouïa, mère d'Ath Smaïl fut démolie deux fois, entre 1844 et 1857 et l'insurrection de 1871 reste jusqu'à présent confondue par l'historiographie nationale et officielle avec la tariqa Rahmania. Les khwans, pas les tolbas, ont fait de quelques zaouïas de véritables régiments. Du point de vue du dogme proprement dit, les courants confrériques, comme vous dites, sont à l'islam ce que les monothéismes sont à la divinité en général. Chacun doit se distinguer et se différencier, c'est-à-dire s'opposer pour exister. Chacun défend son périmètre et sa clientèle et cherche dans un esprit de concurrence et d'imitation à dépasser son rival. – Pourquoi les autres courants ne s'étaient-ils pas implantés en Kabylie ? Je pense que la Kabylie de la fin du XVIIIe siècle était arrivée à un stade de saturation en matière d'encadrement religieux, elle était saturée de mausolées (mqams), de saints qu'elle se fabriquait sur place ou qu'elle recevait du dehors depuis la fin du XVe siècle environ. Chaque tribu avait sa zaouïa, chaque fraction de tribu avait son saint ou un ancêtre thaumaturge, qui lui tient lieu de prophète et d'intercesseur divin. Il était donc difficile à des courants extérieurs ou à des figures nouvelles de pénétrer de l'extérieur ou d'émerger de l'intérieur, car comme le dit un proverbe persan : «Si deux derviches peuvent dormir sur une seule natte, deux rois ne peuvent pas vivre dans un seul pays.» Cette saturation marque la fin de l'agent religieux généraliste qui assurait plusieurs fonctions en même temps (il était le chef politique, l'imam, le juge, le guérisseur) et ouvre le début de la spécialisation et de la scolarisation véritable. On passe alors d'une sorte de religiosité extensive vers une religiosité intensive et on voit émerger des zaouïas et des maîtres spécialisés, qui dispensent un enseignement précis dans telle ou telle discipline comme la grammaire (nahw) la jurisprudence (fiqh) ou la lecture (qiraa). A partir de ce moment, les courants étrangers ont moins de chances de s'enraciner localement et ceux de l'intérieur sont contraints à la spécialisation s'ils veulent persister.