« Rien n'est pire que l'ignorance quand elle se farde de science et prend la parole » Malek Bennabi Dans notre précédent article « Le technopole de Sidi Abdellah et le système de recherche-développement national : Idéal et Réalité », nous avons émis des idées susceptibles d'augurer une ère nouvelle, un espoir nouveau en faisant appel à la recherche et au développement pour fonder le renouveau de l'économie nationale axée sur les technologies de pointe. Celles-ci ne sont pas perçues dans le cercle gouvernemental comme un des secteurs industriels à part entière. Mais le sujet en question a pris soudain à nos yeux un intérêt considérable qui permettra d'avoir un impact majeur sur une large gamme d'activités économiques, sociales, culturelles et environnementales. C'est pourquoi, il devrait inciter le gouvernement à réviser sa politique afin de valoriser une interaction plus dynamique et plus entrepreneuriale entre la technologie et l'activité commerciale. Il devrait aussi inciter les hommes d'affaires, les chercheurs, les ingénieurs et les techniciens à prendre conscience des possibilités qui s'offrent à eux au plan industriel et à les mettre à profit. Notre souci est surtout de retenir l'attention et de susciter la réflexion des responsables politiques, industriels et de tous les milieux intéressés à la recherche dans ce pays, y compris les chercheurs eux-mêmes. Le problème de la R&D n'a pas été abordé sous l'angle de ses priorités ou de son dosage, mais essentiellement sous l'angle organisationnel, et ce, dans le contexte de l'évolution de la R&D au niveau mondial. Quelles que soient les priorités de développement industriel du pays, nos préoccupations concernaient principalement l'efficience de son système de R&D. Nous nous sommes intéressés avant tout à définir en quelque sorte une stratégie, en d'autres termes les conditions permettant de produire un maximum de résultats probants avec un minimum de moyens et de délais, axée sur les technologies de pointe. On trouvera dans le chapitre qui suit une description des principes directifs régissant la conception, l'élaboration et la mise en œuvre des politiques scientifiques et technologiques, ensuite le deuxième chapitre traite de questions actuelles ou appelées à prendre de l'importance, concernant l'utilisation des technologies de pointe pour le développement à travers l'édification d'un potentiel national dans ces secteurs, enfin dans le dernier chapitre, on trouvera une description aussi complète et claire que possible de la technologie microélectronique qui est disponible et celle qui paraît être la plus immédiatement intéressante pour le pays avec les autres technologies, à savoir la biotechnologie et les matériaux nouveaux dont nous laisserons le soin à leurs spécialistes d'apporter leur contribution en la matière. La politique nationale en Algérie (1, 2) Au niveau international, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des pays industrialisés et plusieurs pays en voie de développement ont été amenés à se doter d'une politique scientifique et technologique. Par politique scientifique et technologique, on désigne généralement l'ensemble des mesures prises pour un Etat, afin d'assurer la production, la diffusion et l'application du savoir scientifique et technologique en fonction des objectifs généraux inspirés par et orientés selon les objectifs du plan développement national. L'objectif à long terme de la politique scientifique et technologique d'une nation doit être de renforcer son autosuffisance, à travers un développement continu de ses capacités scientifiques et technologiques. En effet, si un pays en est réduit à adopter sans discernement les technologies élaborées ailleurs alors, il n'a guère le moyen d'agir sur le développement de son économie nationale. L'importation de technologies n'est une stratégie de développement saine que lorsqu'elle aide un pays à accumuler une capacité technologique propre à le mettre en mesure, à terme, de couvrir ses besoins. Les principes directifs régissant la conception, l'élaboration et la mise en œuvre des politiques scientifiques et technologiques à l'échelle mondiale ont fait l'objet d'une attention suivie et d'investigations pendant plus de quarante années maintenant, au sein de la division des politiques scientifiques et technologiques de l'Unesco. Les investigations ont permis à l'Unesco d'accumuler une somme considérable d'expérience qu'elle met à la disposition des Etats membres qui en expriment le désir en vue de les assister à élaborer et à mettre en œuvre leur politique scientifique et leur technologie nationale. Les publications de la série « Etudes et documents de politique scientifique » (SPSD) et des notes techniques de la division des politiques scientifiques et technologiques de l'Unesco font régulièrement le point sur la question. L'examen de la situation concernant les politiques scientifiques et technologiques dans le monde, en général, et dans les pays en développement, en particulier, montre que les gouvernements sont de plus en plus conscients du rôle important que peuvent faire la science et la technologie (S&T) dans la mise en œuvre de leurs plans nationaux de développement socioéconomique. Cette prise de conscience débouche naturellement sur la volonté des Etats, et particulièrement de ceux des pays en développement, d'acquérir une capacité autonome dans le domaine de la S&T, afin de pouvoir procéder à une meilleure exploitation par eux-mêmes de leurs ressources naturelles. Cependant, on constate que la plupart des pays qui affichent ces objectifs ne prennent pas les dispositions conséquentes au niveau gouvernemental pour se doter rapidement des capacités scientifiques et technologiques sur lesquelles reposent le développement endogène et l'autosuffisance. Plusieurs conférences internationales sur la S&T ont déjà souligné cette lacune dans bon nombre de pays en développement, notamment en ce qui concerne les structures institutionnelles et les mécanismes gouvernementaux concernant les politiques de la S&T. Par exemple, le plan d'action de Vienne, issu de la conférence des Nations unies sur la S&T au service du développement (CNUSTD) tenue à Vienne en août 1979, recommande : « Le gouvernement de chaque pays en développement devrait formuler une politique nationale de la S&T qui comporte la réalisation de certaines tâches essentielles telles que la planification, la programmation, la budgétisation et l'exécution d'activités scientifiques et technologiques en rapport avec ces objectifs de développement ». Une telle politique suppose également que l'on assure une interaction prudente entre les facteurs responsables de la croissance et de la transformation. Une recommandation que nous avons rappelé, il y a de cela plus d'une dizaine d'années, à un ministre de manière très cordiale ; les personnes qui ont assisté à ce débat se rappellent quelle fut sa réponse ! L'expérience que l'Unesco a acquise en prêtant son concours à plusieurs Etats membres a révélé que, malgré le caractère universel de la S&T, il n'existe pas de modèle type ou de schéma standard pour l'organisation et la mise en œuvre de politiques scientifiques et technologiques nationales et moins encore pour la structure juridique des organes directeurs de ces politiques. L'Algérie était dépourvue depuis longtemps d'une politique scientifique et technologique, le gouvernement s'est efforcé de combler ce retard en promulguant la loi n° 98-11 portant loi d'orientation et de programme à projection quinquennale sur la recherche scientifique et le développement technologique qui constitue l'instrument de sa politique scientifique et technologique. Cette procédure de « loi de programme » de la programmation de la R&D, une astuce procédurière bien connue en démocratie parlementaire, qui consiste à faire acter des engagements par voie législative, en transformant la programmation en loi programme pour une durée jugée convenable (cinq ans ou plus). Cela revient à réserver d'avance les moyens budgétaires, indispensables durant cette période et à rendre difficile toute modification d'un tel engagement législatif Une remarque qu'on pourrait faire concernant cette loi, c'est qu'elle comprend trop de programmes qui ne tiennent pas compte des considérations relatives au « potentiel scientifique et technologique » national ainsi que des critères extrinsèques. Ces critères font le plus souvent référence à des considérations de pertinence (adéquation à des besoins nationaux), d'opportunité politique (socioéconomique ou culturelle) et de disponibilité des ressources nécessaires pour mener à bien les programmes considérés : compétences et moyens matériels. En outre, la procédure de « loi programme » concerne en premier lieu les activités relatives à la R&D, qui désigne globalement les activités de recherche et de développement technologique qui de façon complémentaire à court ou à long terme, conduisent à l'application de nouveaux procédés et à la production de nouveaux produits. Et elle ne concerne nullement les sciences sociales et bien d'autres qui peuvent être des répercussions aux applications des activités de R&D (exemples : la construction et l'urbanisme, l'habitat, la santé, les transports...). En outre, la loi programme qui définit les objectifs sectoriels du développement socioéconomique du pays ne détermine nullement les priorités relatives et n'exprime pas les objectifs socioéconomiques en termes de problèmes prioritairement pondérés. Quant à l'évaluation de l'impact qu'on pourrait faire ou l'évaluation a posteriori de cette politique scientifique et technologique nationale, celle-ci devrait comporter deux grandes dimensions : l'impact sur le développement du potentiel scientifique et technologique lui-même et l'impact sur les différents secteurs de l'économie nationale : des progrès certes ont été réalisés en termes du nombre de laboratoires de recherche. Cela a favorisé l'affectation des ressources à la recherche. Cependant, les sources de financement sont trop dispersées et leur répartition s'effectue entre des entités trop nombreuses ; la conséquence en est l'inefficacité généralisée que l'on constate. Et il nous semble, faute de données, qu'on est très loin des prévisions chiffrées de la loi en matières des dépenses, des effectifs de chercheurs et des équipements. Quant à l'impact de la recherche sur la production industrielle, celui-ci est très limité pour ne pas dire inexistant, du fait, comme il a été discuté dans notre article précédent, que le développement technologique dépend de l'ultime étape qui est celle de la démonstration de faisabilité économique : c'est l'étape du projet pilote ou du projet de démonstration. Comment encore expliquer la déception, la morosité et l'échec - osons le mot - des trois décennies passées. Il faut noter qu'il ne s'agit pas là d'une carence de moyens, mais d'une simple carence d'idées claires susceptibles de créer l'ambiance propice à la dynamique sociale nécessaire au démarrage vers la civilisation. Il est utile d'affirmer cette thèse comme l'ont si bien fait et décrit des consultants de l'Unesco comme un préalable à l'élaboration de tout plan de développement national : « Il n'y a pas de plan, et d'une manière générale, de politique de la recherche s'il n'y a pas d'idées scientifiques/technologiques nouvelles et de volonté d'orientations originales de développement national pour leur donner des champs d'application possibles. Sans ces idées, la démarche du cheminement intellectuel de la programmation n'est que bureaucratie stérile. Par contre, si des idées scientifiques et technologiques nouvelles se présentent, alors l'exercice de planification-programmation-budgétisation vise à leur donner corps et constitue un processus de valorisation raisonnée de ces idées. Le risque couru dans ce dernier cas, est un changement de structures, de modification des habitudes et de certaines relations entre les hommes et des intérêts qu'ils représentent. Si ce risque n'est pas couru, il est inutile d'élaborer une politique de la recherche véritable et d'entreprendre une procédure de la programmation ». Concernant l'aspect politique, quelle que soit la nature de l'organe directeur de la politique de la recherche mis en place, il doit être capable, avec l'aide d'organes consultatifs (dans notre cas par exemple, c'est le Conseil national de la recherche et les commissions intersectorielles), de formuler une politique nationale explicite dans le domaine de la S&T, qui sous-tend dans ce domaine la politique nationale de développement socioéconomique et qui définit clairement la nature et les sources des apports étrangers et endogènes nécessaires. Pour que l'organe directeur de la politique de recherche puisse remplir effectivement sa mission, il devrait bénéficier effectivement d'un appui au plus haut niveau possible, en vue de disposer d'une autorité suffisante pour pouvoir effectuer des arbitrages. C'est pour cette raison, que dans les pays désireux de mettre en œuvre une politique volontariste de développement, l'organe directeur est placé sous la tutelle de la plus haute instance politique. En outre, il doit disposer de moyens adéquats, en particulier d'un personnel ayant la maîtrise des méthodes de planification et de programmation des activités S&T ainsi que du processus de leur intégration dans le plan national de développement. Enfin, l'organe directeur doit disposer d'un inventaire à jour du potentiel scientifique et technologique national ainsi que des statistiques fiables dans tous les domaines d'activité économique nationale, afin de pouvoir organiser, orienter et utiliser efficacement les moyens disponibles et prendre les mesures les plus appropriées pour les renforcer. (A suivre) Références : 1) Méthodes de programmation applicables à l'orientation et à la gestion de la R&D nationale P. F. - Tenière - Buchot et Y. de Hemptinne Études et documents de politiques scientifiques - Unesco n° 68 2) Programme d'action de Vienne pour la science et la technique du service du développement : Nations unies - 1980.