La langue écrite est une langue savante et chaque peuple, chaque civilisation en font leur outil pour l'élaboration du discours littéraire, politique, scientifique, philosophique ou théologique. La langue écrite est nécessairement la langue de la réflexion et de l'abstraction. La langue parlée (ou dialecte) occupe une autre sphère sociale et communicative. Cette sphère est primordiale et coexiste avec la langue du savoir. El Hadj Mohamed El Anka, par exemple a su transcender la langue chaâbie pour en faire une langue savante ! C'est le seul cas, à notre connaissance, de ce genre de glissement sémantique, au niveau de la langue arabe. La langue berbère, submergée par les différentes langues d'invasion, de colonisation et de conquête (en particulier l'arabe et le français), a résisté à une disparition programmée, et elle a en fait disparu dans plusieurs pays, à l'exception de l'Algérie et du Maroc. Coincée entre l'arabe et le français, elle se trouve aujourd'hui amoindrie et affaiblie, mais elle a sauvegardé son propre dictionnaire. Un dictionnaire façonné par la vie de tous les jours, si riche, si poétique et si souple, parce qu'elle est codée à sa manière et fonctionne par la métaphore. Mais elle reste à perfectionner et à améliorer et c'est là une tâche primordiale qui doit se débarrasser de ses scories politiques et institutionnelles. Mais l'oralité a son propre génie dans sa sphère bien définie. Le sublime est une aberration. La déconsidération en est une autre. Et pour essayer d'être objectif, cette oralité ne peut être comparée à l'écriture infiniment plus perfectible, capable surtout d'un effet d'abstraction phénoménal qui en fait le vrai outil poétique, scientifique et philosophique. Les tenants de l'anthropologie coloniale, et il en existe encore dans notre pays, ont tendance à sublimer l'oralité pour mieux effacer l'écrit et, du coup, en effaçant la langue arabe, ils essayent de dépersonnaliser l'Algérien, d'autant plus que l'arabe est aussi la langue du Coran, donc du sacré. Cette langue, parce que langue de la conquête musulmane, s'est étoffée souvent et sans complexe au contact des autres langues et des autres civilisations, et surtout du grec qui lui a permis de devenir la langue-relais entre l'Orient et l'Occident. Son étalement géographique, sa capacité de se métisser et de métisser l'autre font qu'elle est devenue la langue du savoir universel, pendant plusieurs siècles. Parce qu'elle a su emprunter aux autres langues du savoir (hébreu, égyptien ancien, grec, latin, perse, turc et chinois) tout ce qu'elles avaient de précieux, d'efficace et d'universel. El Maâmoun qui a fondé Dar El Hikma était de mère persane. El Khayyam écrivit ses quatrains en langue perse, mais ses traités de mathématiques et d'astronomie, en arabe. Mais nous avons oublié tout cela parce que l'anthropologie coloniale a laissé des traces profondes. Des séquelles, dans l'inconscient et le conscient des colonisés, anciens ou nouveaux. Seul Frantz Fanon a eu la perspicacité d'affirmer que le complexe du colonisé est une maladie incurable. L'anthropologie coloniale a grossi, sciemment, certains mythes et en a déformé d'autres. En particulier, elle a inventé le mythe de l'oralité qui perdure et qui a encore aujourd'hui ses adeptes féroces et fanatisés. Ils sont partout, et surtout ils « squattent » l'université. Au moment où les langues européennes accédaient au statut de l'écrit d'une façon définitive et féroce, là aussi, entre le XVIe siècle (La Renaissance) et le XIXe siècle (La révolution industrielle et l'émergence du capitalisme en tant que théorie et pratique économiques et politiques) ; au moment où se cristallisaient au XIXe siècle les consciences nationales européennes (l'unité allemande et l'unité italienne par exemple), les anthropologues coloniaux entreprenaient de démonter cyniquement que les langues écrites des pays colonisés étaient arriérées, sclérosées et inefficaces. Donc mortes. Tandis que les parlers et les dialectes étaient vivants, performants et souples. Cela se passait au moment où les Etats jacobins européens éradiquaient férocement les dialectes et les parlers, pour installer la langue centrale, unique et sacralisée de l'Etat national ! Mais si les anthropologues coloniaux ont essayé de privilégier l'oralité arabe ou berbère en Algérie, c'était dans le but d'installer une stratégie globale visant, avant tout, à dépersonnaliser l'homme algérien et à le désidentifier, afin de lui prendre son territoire.