Courir un semi-marathon, 21 kilomètres et des poussières quand on ne l'a jamais fait, voilà un beau défi à relever au moins une fois dans sa vie. Cette épreuve d'endurance est un challenge personnel que se lancent, chaque année, des milliers de personnes de tout âge, des deux sexes et de toute condition physique et sociale. C'est ce que votre humble serviteur a tenté de faire : rentrer dans la tête et les baskets d'un coureur de fond et vivre cette épreuve d'endurance, l'essentiel étant de franchir la ligne d'arrivée. Dans un pays où l'on court plus volontiers derrière l'argent, les privilèges matériels et le statut social, courir pour le plaisir, pour se dépasser ou pour repousser ses limites, ou simplement pour rester en bonne santé, peut vous faire passer pour un doux excentrique ou un joyeux illuminé qui n'a rien trouvé de plus gratifiant à faire. Pourtant, ils sont de plus en plus nombreux à s'y mettre. Comme Mohamed B. qui vient de Blida. Ce manœuvre de 39 ans, accro aux courses de fond, n'en rate aucune depuis quelques années. Rencontré la veille de la course aux abords du stade de l'OPOW, il nous dévoile, non sans fierté, son agenda des prochaines courses pour les six mois à venir, soigneusement consignées sur un cahier d'écolier. Très tôt ce matin de vendredi 1 mai, le peuple des coureurs a pris possession de la ville de Béjaïa. Il campe aux abords du grand stade comme une armée en rase campagne. Une joyeuse armée d'inoffensifs soldats en shorts et baskets qui courent dans tous les sens ou étirent leurs muscles pour se chauffer en attendant l'heure de se mettre en ordre de bataille. Ils sont un peu plus de 6000 coureurs venus des quatre coins de l'Algérie et de quatorze autres pays. Le plus jeune vient à peine de boucler ses dix-huit printemps. Le plus âgé a tourné la page jaunie de ses 80 ans. Au premier rang de ces fous de la foulée, on retrouve des coureurs professionnels venus du Maroc, d'Ethiopie ou du Kenya. Ce sont les grosses cylindrées de la course. Sur leurs dossards, il n'y a pas un numéro anonyme mais leurs noms inscrits en toutes lettres. Eux courent pour le podium. A la différence de la grande masse des coureurs qui ne sont pas là pour la performance, mais juste pour la maintenance. L'ancienne capitale hammadite s'est faite belle pour accueillir ses invités. Troupes folkloriques, animation culturelle et affichage écologique sur des panneaux de bois amovibles. Il n'est pas question de polluer les murs comme lors d'une vulgaire campagne électorale. A force de sérieux et d'abnégation, les organisateurs ont réussi à asseoir la réputation du semi-marathon international de la ville de Béjaïa pour en faire une grande fête, un événement sportif, festif et convivial, haut en couleur. D'ailleurs, l'objectif affiché est d'en faire un rendez-vous socioculturel et sportif qui tend à promouvoir la culture et le tourisme dans la région et qui œuvre également à sensibiliser à la protection de l'environnement à travers la programmation d'une matinée sans véhicules le jour de la course. L'autre objectif majeur est de susciter l'engouement pour la course à pied en particulier et la pratique sportive en général au sein de la population. L'engouement pour le jogging et les courses de fond en général est perceptible à travers ce semi-marathon qui attire de plus en plus de monde. A titre de comparaison, au lancement, en 1970, du plus célèbre marathon du monde, celui de New York en l'occurrence, ils étaient seulement 127 concurrents à prendre le départ et 55 à franchir la ligne d'arrivée devant une centaine de spectateurs. La dernière édition a dépassé les 46 000 participants et face à la forte demande les organisateurs ont mis en place un système de loterie. Il est bien dommage que les pouvoirs publics, qui n'ont pas pris conscience de cette nouvelle dynamique, ne surfent pas sur cette vague pour promouvoir la pratique du sport au sein d'une société de plus en plus minée par les maladies liées à la sédentarité et au stress. Le profil du marathonien est un bon indicateur de ce souci de se prendre en charge qui grandit au sein de la société : c'est un homme ou une femme dont l'âge tourne autour de la quarantaine qui a une bonne hygiène de vie, pratique une activité sportive et fait attention à ce qu'il consomme. Il se dit : tant qu'à faire, il vaut mieux s'intéresser de près à ses chronos qu'aux chiffres de sa tension artérielle, de sa glycémie ou à ceux de son cholestérol. Sage démarche dans un pays où les hôpitaux et les salles d'attente des médecins débordent. Ce qui est extraordinaire avec le semi-marathon, c'est qu'il s'agit d'une course populaire qui rassemble amateurs et professionnels, hommes et femmes, jeunes et vieux. Une compétition qui mélange les bolides de la Formule I qui avalent du macadam à grandes enjambées avec les vieilles deux-chevaux poussives qui doivent marquer une halte à chaque stand pour se ravitailler en eau et en carburant. Mais qu'à cela ne tienne, lièvre ou tortue, chacun court à son rythme, l'essentiel étant de franchir la ligne d'arrivée en n'ayant d'adversaire que soi-même. Cependant, il ne suffit pas de décider du jour au lendemain de courir un semi-marathon. Une course de cette longueur se prépare longuement et minutieusement. La préparation peut durer des mois. Il faut être prêt à souffrir. Il est neuf heures quand la masse des coureurs s'ébranle enfin après un petit cafouillage. Il faut jouer des coudes et attendre que ceux de devant aient avancé un peu pour se mettre en mouvement. Des milliers de coureurs se lancent en même temps. L'impression bizarre de faire partie d'un corps qui n'en finit pas de s'étirer. Images d'un long fleuve en couleur qui coule le long des boulevards. Une fois rentré dans son rythme, le coureur apprécie la ville comme il a rarement l'occasion de la voir. Débarrassée enfin de ses milliers de voitures polluantes. Il a la chaussée pour lui seul. Il est le roi de l'asphalte et il regarde, amusé, ces haies de spectateurs sagement alignés sur le trottoir derrière les cordons de sécurité. Les applaudissements et encouragements des uns et des autres lui font chaud au cœur. Il est également attentif aussi aux autres coureurs qui sont devant ou sur les côtés. Reconnaissables à leurs tenues identiques, certains courent en groupe. Ils viennent de clubs de jogging ou d'associations sportives. Chacun connaît son temps et son chrono sur la distance. On court également en couple, avec sa femme ou sa copine. En groupes d'amis habitués à s'entraîner ensemble. On s'encourage mutuellement, on discute en trottinant côte à côte. On fait connaissance aussi. On papote. Le coureur se met parfois dans la foulée d'un autre coureur ou d'un groupe, mais il n'est pas question, toutefois, de se laisser happer ou de se laisser griser par l'euphorie des premiers kilomètres. Garder son rythme, gérer son énergie, être à l'écoute de son corps et de ses sensations. Penser à s'hydrater à chaque stand. Les plus aguerris gardent un œil sur leur temps de passage à chaque kilomètre. Les organisateurs, reconnaissables à leurs casaques jaunes, veillent sur le bon déroulement de la course. Les dossards sont munis d'une puce électronique qui permet d'identifier le coureur et de suivre son parcours à travers les points de passage. Il y a 5 ou 6 stands de ravitaillement en eau et en boisson énergisante, ainsi que des stands d'épongeage disséminés le long du parcours. Il faut courir par paliers, comme lors d'un entraînement. Au premier kilomètre, l'objectif est d'atteindre le cinquième. Au cinquième, il ne faut penser qu'au dixième, et au dixième il faut avoir en tête le quinzième, et ainsi de suite. Quand il ne reste plus que trois ou quatre kilomètres, au vu de sa réserve d'énergie, on est enfin sûr de terminer sa course. Au dernier kilomètre, les jambes pourtant lourdes deviennent beaucoup plus légères. La ligne d'arrivée franchie, c'est un sentiment de bonheur mélangé de fierté qui vous envahit et vous fait oublier toute la fatigue et toutes les souffrances. Un sentiment qui se lit facilement sur tous les visages des coureurs affalés aux abords du stade ou occupés à se rafraîchir ou à se désaltérer. Il est midi passé de vingt minutes quand le dernier coureur franchit enfin la ligne d'arrivée après 3 heures 18 minutes et 37 secondes de course. Le premier, un Marocain a bouclé le parcours en 1h 3' 23''. Les plus vieux compétiteurs ont droit à une haie d'honneur et un tonnerre d'applaudissements et d'encouragements. Ils sont fêtés comme les héros qu'ils sont. C'est cela le propre des marathons : les vainqueurs sont aussi bien ceux qui arrivent premiers que ceux qui arrivent derniers. Les jambes sont fatiguées mais la tête est ailleurs : on pense déjà au prochain challenge.