La scène se passe à proximité de la maison d'arrêt du quartier Lekhmis, où sont régulièrement postés des policiers. Des barbus, étrangers à la région, squattent depuis trois jours l'espace public de la ville de Béjaïa pour prêcher «la parole divine» et appeler les gens à rentrer dans le «droit chemin». Ils sont une dizaine, dans un accoutrement afghan qui rappelle, avec grande inquiétude, les incursions publiques du Fis dissous. Ils ont posé leurs bagages, mardi dernier, sur l'esplanade faisant face à la mosquée Ibn Badis, au centre-ville de Béjaïa. Une proximité symbolique : la mosquée Ibn Badis est celle que fréquentent traditionnellement les autorités publiques lors des cérémonies de fêtes religieuses. Ils étalent un tapis à même le sol et constituent leur halaqa, un cercle autour de leur prédicateur en chef qui s'égosille à haranguer les dizaines de personnes, jeunes et moins jeunes, entre crédules et avertis, qui les entourent. Le reste du groupe se fond dans la foule pour tâter son pouls. La scène se passe à proximité de la maison d'arrêt du quartier Lekhmis, où des policiers sont régulièrement postés. Le prêche public se déroule au nez et à la barbe des forces de l'ordre. Des citoyens, surpris mais surtout inquiets, ont alerté les services de l'ordre sur la présence de ces «prédicateurs» itinérants. «Nouh alayhi essalam (paix à son âme), 950 années durant, priait son peuple nuit et jour», prêchait, dans un arabe châtié, celui qui paraissait être leur chef... Après le prêche, le groupe s'essaie à un bain de foule et n'échappe pas à des questions politiques de citoyens inquiets de leur sortie pour le moins surprenante. Dans leurs propos transparaît un accent de l'ouest du pays. Certains d'entre eux affirment être originaires de Mascara. Il y a quatre à cinq mois, ils ont entamé leur voyage religieux à partir de la ville de Sidi Aïssa, dans la wilaya de M'sila. Sétif, Jijel, Kherrata… ils en sont, d'après eux, à plus de 80 villes et villages visités. Certaines mosquées leur ouvrent leurs portes pour les héberger la nuit, tandis que d'autres leur refusent catégoriquement l'accès. La nuit de mardi à mercredi, ils l'ont passée à la belle étoile, derrière la mosquée Ibn Badis, avant de reprendre leur activité prédicatrice le lendemain. La Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme (LADDH) parle de «phénomène d'une gravité extrême» et désigne des «individus non identifiés». «La LADDH s'interroge, dans une déclaration, sur l'absence des services de sécurité et leur passivité devant cette situation.» Mieux, elle y voit «une provocation» et «rappelle que l'Etat est garant du respect du droit de culte dans des lieux appropriés et ne saurait admettre un tel dérapage. Les autorités publiques ont le devoir d'intervenir pour restituer ces espaces à leurs vocations naturelles, des espaces citoyens qui appartiennent à toutes et à tous». La Ligue dit «non à la théocratisation de l'Etat et non à l'étatisation de la religion.» Une réunion, ouverte à la société civile et aux partis politiques, était programmée au siège de la LADDH en fin de journée d'hier pour organiser une «riposte d'envergure», «dénoncer le laxisme des autorités et condamner l'occupation des espaces publics par des fanatiques religieux (charlatans)».