La petite cloche retentit comme dans une cour d'école pour signifier la fin de la récré. Le film va commencer dans une poignée de minutes. Les spectateurs s'engouffrent dans les escaliers souterrains qui mènent vers un autre monde. Celui de l'image et de l'imaginaire. Depuis quatorze ans, à la saison des feuilles mortes, le cinéma fait son cinéma à Béjaïa. Cinéphiles et gens du 7e art se rencontrent, dans une salle souterraine, obscure et fraîche, pour refaire le monde ou leurs derniers films. A l'heure où nos villes n'ont plus rien d'autre à proposer que des souks et des foires où tout se vend et tout s'achète, l'événement est assez rare pour être signalé. Ville ouverte sur le monde et sur les autres, Béjaïa va vivre, pendant une semaine entière, au rythme de rencontres palpitantes autour d'une passion dévorante qui se partage, se discute et se vit comme un patrimoine universel. Voyager dans son fauteuil Au rythme de trois séances par jour suivies de débats intenses, le monde se donne à voir en cinémascope. Et ce monde, en l'occurrence, quand il s'invite à Béjaïa, peut prendre les traits d'une très belle cinéaste kurde du nom de Zayné Akyol. Son film, Gulistan, le Jardin des Roses, une immersion intimiste et palpitante dans le monde des femmes combattantes du Kurdistan, ces peshmergas qui combattent Daesh en première ligne, offre au public un moment intense et émouvant. Le cinéma offre ainsi des moments magiques, où l'on voyage dans son fauteuil à travers le temps ou les cinq continents. Plongée au cœur des Rencontres, Zayné est frappée par cette empathie et cette chaleur toute méditerranéenne qui caractérise un peuple déconcertant de spontanéité, curieux de tout, avide de rencontres et de découvertes. «Les gens aux RCB apprécient beaucoup les cinéastes et l'ambiance est très chaleureuse. Le public est très sensible et très intéressé. En Suisse ou en Corée du Sud, par exemple, où j'ai montré mon film, les gens son hyper silencieux. Ils témoignent de leur respect de cette façon-là. Ici, c'est tout le contraire», dit-elle. Pour Zayné, les RCB se distinguent par deux caractéristiques : de très beaux films que l'on ne voit nulle part ailleurs et un public «bouillonnant». «Ici, les gens sont passionnés. Quand ils aiment, ils aiment beaucoup et quand ils détestent, ils détestent beaucoup», affirme-t-elle dans un grand éclat de rire. «C'est le public le plus chaleureux et le plus passionné que j'ai rencontré», lâche-t-elle. Le cœur battant qui abrite cette passion du cinéma est un endroit mythique, quasiment unique au monde de par sa géographie et son histoire. Il s'agit de la cinémathèque de Béjaïa. «C'est la seule cinémathèque au monde qui fait face à la mer. Elle est baignée par la lumière de la Méditerranée. Et il y a des espaces de rencontres qui permettent le brassage comme ce magnifique balcon d'où on peut embrasser en un coup d'œil tout le golfe de Bougie.» Celui qui en parle ainsi est l'un des plus fins connaisseurs du cinéma algérien et mondial. Il s'agit d'Ahmed Bejaoui qui animait dans les années 1970 le fameux Télé-ciné Club. «Dans cette salle mythique, j'ai animé en direct, en 1973, une émission de Télé-ciné Club avec mon ami Abderrahmane Bouguermouh et on a projeté L'Enfer à 10 ans », se rappelle-t-il. Une salle mythique Cette culture du cinéma à Bougie remonte à loin. Le cinéaste Cherif Aggoune, un enfant de la ville, en parle : «L'actuelle cinémathèque s'appelait l'Alhambra du temps de la France. On y projetait des avant-premières mondiales western comme Rio Bravo. La ville avait une autre salle de cinéma appelée Le Shanghai située en bas des escaliers du TRB et qui était ouvert aux ‘‘indigènes'' comme on disait à l'époque. Il y avait quatre séances dont la première commençait à 10h pour les montagnards qui venaient en ville faire leurs courses. On y allait souvent le dimanche avec mes cousins qui venaient du village. J'y ai vu tous les péplums, les polards et les westerns de l'époque. Dans le temps, une première mondiale se retrouvait une semaine après dans toutes les villes de la vallée de la Soummam.» Autre figure culturelle de la ville, Arezki Tahar, dit Kiki. Cet ex-animateur de la cinémathèque de 1986 à 1992, également ancien directeur du théâtre de la ville, parle avec passion de la cinémathèque : «C'est une salle mythique. Elle s'appelait l'Alhambra dans le temps et a contribué à former des générations de cinéphiles.» «Le travail accompli par la cinémathèque et le TRB (Théâtre régional de Béjaïa) a contribué à faire naître un embryon de société civile qui prend aujourd'hui le relais sur les questions politiques, sociales, culturelles, syndicales ou liées aux droits de l'homme», ajoute Kiki. Cela fait de Béjaïa aujourd'hui une ville engagée, souvent à la pointe du combat citoyen. «Ici, on prend le temps de réfléchir» «C'est l'une des rares manifestations culturelles indépendantes à l'échelle nationale», confirme Khaled Zahem, animateur culturel connu sur la scène publique bejaouie et président du Café littéraire de la ville. «C'est une prouesse d'avoir maintenu l'indépendance des RCB durant toutes ses éditions. Et puis, il y a une bonne dose d'audace dans leur programmation, car il y a beaucoup de films et de documentaires que vous ne verrez jamais ailleurs», ajoute Khaled. Pendant la semaine des RCB, ce sont 28 films qui vont être montrés au public. Patiemment choisis sur la base des 350 films reçus et visionnés par l'équipe de Project'heurts. Ce sont souvent des films, hors circuits commerciaux, difficiles d'accès, où il faut souvent tâtonner pour rentrer. «Ici, on prend le temps de réfléchir aux films de cinéma et à la vie», dit Lilia Aoudj, directrice artistique des RCB, qui souligne que la manifestation est «une exception dans l'univers cinématographique». «Il y a un niveau de débat exceptionnel que l'on ne trouve pas ailleurs», souligne-t-elle. Pour l'écrivaine et militante féministe, Wassyla Tamzali, les RCB sont «un moment de résistance culturelle». «On a atomisé la société mais on laisse survivre, sur le modèle turc, quelques îlots de liberté et de débat, quelques minorités, en échange de leur silence», atteste-t-elle. Les RCB sont une manifestation qu'il faut à tout prix encourager et sauvegarder. Comment ? En leur donnant un poids économique à travers deux bourses offertes par «Les Ateliers sauvages - Hafid Tamzali», d'aide au développement qu'elle gère. «C'est une continuité», souligne-t-elle en référence à ce papa, Hafid, père fondateur du club fétiche de la ville, le MOB, qui s'est toujours engagé et investi pour sa ville. Pour Wassyla «il faut vraiment aider les RCB, car leur démarche est tournée vers le cinéma pur, vers l'art». Apprendre à prendre la parole Les Rencontres sont également une école où l'on réfléchit, on débat et on socialise. Cette ancienne membre de Project'heurts, qui tient à garder l'anonymat, souligne que son expérience au sein de ce groupe l'a beaucoup aidée dans sa vie professionnelle : «J'ai, par exemple, appris à prendre la parole en public, à transmettre un message et à mener un débat, toutes choses qui m'ont aidée plus tard dans le poste que j'occupe aujourd'hui.» D'autres ont pris le relais, à l'image de Koukou, Koceila Zeggane pour l'état civil, un jeune étudiant au look de hard-rocker. Rédacteur de la gazette des Rencontres, ce passionné de cinéma, qui a écumé bien des ciné-clubs, rêve de relancer le 7e art dans sa ville natale, Tazmalt. Avec des amis qui se voient comme des militants de la culture, Koukou rêve de relancer le cinéma à travers les villes de la vallée avec un programme commun et des tournées. Cela augure de bien belles perspectives pour le cinéma dans une région qui aime bien conjuguer la culture et la passion.