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Pour un nouveau Bretton Woods
Publié dans La Tribune le 09 - 05 - 2016

Du fait de la crise financière de 2008, des voix se sont élevées pour appeler à un système financier qui réduise les déséquilibres commerciaux, freine les flux financiers liés à la spéculation et évite une contagion systémique. C'était précisément l'objectif initial du système de Bretton Woods. Mais aujourd'hui un tel systéme n'est pas souhaitable et ne pourrait d'ailleurs pas fonctionner. Quelle est l'alternative ?
En 1944, la conférence de Bretton Woods a été le théâtre d'un affrontement entre deux hommes et entre deux visions différentes : Harry Dexter White, le représentant du président Roosevelt, et Keynes qui représentait un empire britannique en déclin. Il n'est donc pas étonnant que le plan White basé sur l'excédent commercial américain d'après-guerre l'ait emporté. Il était destiné à «dollariser» l'Europe et le Japon en échange de leur accord pour laisser les mains libres aux USA en matière de politique monétaire internationale. Le nouveau système d'après-guerre a servi de fondation aux heures de gloire du capitalisme – jusqu'à ce que l'excédent commercial américain fonde et que le plan White s'écroule.
La question qui est revenue périodiquement au cours des 10 dernières années est simple : rejeté en 1944, le plan de Keynes conviendrait-il à notre monde multipolaire de l'après 2008 ?
C'est ce qu'a proposé dès 2009 Zhou Xiaochuan, le gouverneur de la Banque centrale chinoise, tout en regrettant que ce plan ait été rejeté à Bretton Woods. Deux ans plus tard, interrogé sur ce que devrait être le rôle du FMI dans l'après 2008, Dominique Strauss-Kahn qui en était le directeur général répondait : «Il y a 60 ans Keynes avait déjà prévu ce qui était nécessaire, mais c'était trop tôt. Le temps est venu maintenant de l'appliquer. Je crois que nous sommes prêts à le faire !» Quelques semaines avant de tomber en disgrâce, il faisait manifestement référence à un nouveau système de Bretton Woods.
Ce nouveau système refléterait l'idée de Keynes selon laquelle la stabilité mondiale est menacée par la tendance innée du capitalisme à considérer isolément excédents et déficits. Tant les excédents que les déficits augmentent en période faste, tandis que le fardeau de l'ajustement incombe de manière disproportionnée aux débiteurs durant les périodes de ralentissement, ce qui conduit à un processus de déflation par la dette qui débute dans les régions en déficit avant de réduire partout la demande. Dans ce cadre, l'ajustement est une obligation pour le débiteur, mais une démarche volontaire pour le créancier.
Pour contrer ces déséquilibres, Keynes proposait un autre système dans lequel la responsabilité de l'ajustement incombe à la fois aux débiteurs et aux créanciers. Sa solution consistait à établir une chambre de compensation internationale (ICU, international clearing union) à laquelle participeraient les principales puissances économiques. Tout en conservant leurs propres monnaies et leurs Banques centrales, les pays membres accepteraient d'effectuer tous les payements entre eux dans une devise commune baptisée «bancor». Ces payements seraient enregistrés et gérés dans leur compte auprès de l'ICU.
Au début le compte de chaque pays membre auprès de l'ICU serait crédité d'une somme en bancors proportionnelle à sa part relative dans le commerce mondial. Par la suite son compte serait crédité en bancors proportionnellement à ses exportations nettes. Une fois établie, l'ICU taxerait de manière symétrique excédents et déficits persistants, de manière à annuler le déséquilibre auto-entretenu entre les flux de capitaux, une demande mondiale agrégée inadéquate et un chômage distribué inégalement à travers le monde et qui n'est pas une fatalité.
Le plan de Keynes posait néanmoins quelques problèmes. Il prévoyait des ajustements de parité qui auraient limité les facilités de découvert pour les pays en déficit chronique et aurait conduit à des marchandages permanents entre les ministres des Finances pour décider des taux de change et des taux d'intérêt. Par ailleurs, des contrôles financiers rigides qui attribuent un pouvoir arbitraire et démesuré aux bureaucrates sur les transferts de capitaux constituent un vice de construction.
On pourrait donc concevoir une nouvelle ICU (NICU) qui répondrait à l'idée de Keynes. Ses taux de change seraient variables et ses règles à la fois simples et automatisées. Cela réduirait au minimum le pouvoir discrétionnaire des politiciens et des bureaucrates, tout en préservant les avantages de l'idée originale de Keynes destinée à éviter des déséquilibres mondiaux trop importants.
Au lieu d'utiliser le bancor comme unité de compte, Cette NICU utiliserait une monnaie commune digitale, appelons-la «kosmos», émise et régulée par le FMI. Il l'administrerait sur la base d'un livre de comptes en ligne et d'un algorithme qui ajusterait l'offre totale au volume du commerce mondial, ceci d'une manière préétablie. On pourrait ainsi avoir un composant contre-cyclique qui stimule automatiquement la demande mondiale en cas de ralentissement général.
Les marchés des changes fonctionneraient comme aujourd'hui et le taux de change entre le kosmos et les diverses devises varierait de la même manière que les droits de tirages spéciaux vis à vis du dollar, de l'euro, du yen, de la livre et du yuan. Mais dans ce cadre, la différence tiendrait à ce que les payements entre pays membres s'effectueraient via le compte en kosmos de leur banque centrale auprès de la NICU.
Pour exploiter pleinement le potentiel de ce projet il existerait deux dispositifs de transfert financier destinés à limiter les déséquilibres. Le premier serait une taxe annuelle sur les déséquilibres commerciaux prélevée sur les comptes en kosmos des Banques centrales en proportion du déficit ou de l'excédent de leurs comptes courants. Cette taxe serait versée dans un fonds commun de la NICU. Le deuxième dispositif serait un droit que devraient verser les institutions financières privées auprès de ce fonds en proportion de toute augmentation du flux de capitaux sortant du pays - un système analogue aux hausses de tarifs appliquées par des entreprises comme Uber durant les heures de pointe.
Cette fiscalisation des déséquilibres commerciaux incitera les pays en excédent à accroître leurs dépenses et leurs investissements et réduira systématiquement le pouvoir d'achat des pays en déficit sur le plan international. Prenant en compte cet élément, les marchés des changes vont ajuster plus rapidement les taux de change en fonction des déséquilibres des comptes courants et annuler une grande partie des flux de capitaux qui favorisent des déséquilibres commerciaux chroniques. De la même manière, la taxe sur l'augmentation du flux de capitaux va pénaliser automatiquement les flux de capitaux spéculatifs, sans accroître le pouvoir discrétionnaire des bureaucrates ni introduire un contrôle trop rigide des capitaux.
Alors soudain le monde aura acquis un fonds souverain, sans même passer par une souscription de capital. Cela permettra de financer la transition vers un système d'énergie à faible émission de carbone : ce système stabilisera l'économie mondiale grâce à l'investissement dans la recherche et le développement dédiés à l'énergie verte et aux technologies durables.
Keynes était en avance sur son temps : sa proposition nécessitait des technologies digitales et des marchés des devises qui n'existaient pas à l'époque. Or nous en disposons aujourd'hui, ainsi que d'une expérience au niveau international en matière de systèmes de compensation internationaux. Nous avons aussi le besoin désespéré d'un fonds mondial dédié à une transition verte qu'un nouveau Bretton Woods keynésien créerait automatiquement. Il nous manque simplement le processus politique, avec un Roosevelt qui réunirait les parties prenantes et catalyserait le changement.
Y. V. (Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz)
*Ancien ministre grecque des Finances. Professeur d'économie à l'Université d'Athènes.
In Project-syndicate.org


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