Après son excellent texte "La pomme et le couteau" qui se jouait dans différentes salles Outre-mer, en mars dernier Aziz Chouaki récidive, " Chez Mimi ", une pièce mettant en scène l'intégration "particulière" en France d'une quinquagénaire sur fond de guerre d'Algérie. Par Rachida Couri Cette œuvre est visible depuis mercredi dernier au vingtième théâtre de Paris et sera maintenue en affiche jusqu'au 30 octobre prochain. Selon son auteur, Aziz Chouaki, le spectacle d'une heure et demie met en évidence le cas d'une "intégration réussie" de Mimi, rôle principal campé par l'artiste algérienne Rayhana, dans une France des débuts des années 1960, partagée entre pro et anti-guerre d'Algérie. "L'originalité de cette pièce est sa façon de montrer cette intégration. Ce n'est qu'au milieu du spectacle que les acteurs se rendent compte que Mimi, cette provençale, tenancière d'un bistro guinguette d'un aussi petit village non loin de la mer, n'est pas Française", a indiqué l'auteur. Montée par la compagnie Minuit zéro une, Chez Mimi "pose un regard de tendresse sur la singularité de l'identité, à travers le cas d'une intégration particulière, celui d'une Algérienne dont le bistrot est le réceptacle de toutes les rumeurs, dont celle se rapportant à son origine, pas évidente en pleine guerre d'Algérie", a-t-il ajouté. Pour Rayhana, diplômée de l'Institut national d'art dramatique et chorégraphique de Bordj El-Kiffan (Alger), Chez Mimi représente sa deuxième expérience théâtrale en France. Elle avait déjà signé une première pièce, " Je me cache encore pour fumer ", écrite en français, actuellement en tournée dans toute la France. Cette pièce fait l'objet d'une adaptation au cinéma et le film sera joué par Isabelle Adjani. Créée en 2004, la Compagnie théâtrale Minuit zéro une a déjà à son actif sept spectacles, généralement des commandes d'auteurs explorant les écritures contemporaines. L'éternel retour aux sources Sans doute très marqué par l'histoire de la guerre d'indépendance, Aziz Chouaki a raconté à travers, "La pomme et le couteau" le noir épisode du 17 octobre 1961, lorsque le FLN organisait une manifestation pour protester contre la guerre d'Algérie et le couvre-feu imposé aux Algériens de France et qu'ils furent jetés par la police de Papon dans la Seine. Les habitants algériens du bidonville de Nanterre participaient massivement à cette pièce. Pour eux c'est une manière de "relever la tête", de défendre leur dignité et d'alerter l'opinion publique française sur leur désespoir. "Terrorisés. Nous vivons une existence terrorisée", dit un de ces ouvriers. Et c'est encore par la terreur et le massacre que répondra la police dirigée par le préfet Maurice Papon. Plusieurs centaines de victimes, mortes ou disparues, et des milliers de blessés. "Braquer les projecteurs sur cet événement, c'est éclairer une des pages les plus noires de l'histoire de France." Cette page qui a été à maintes fois racontée par des historiens et reprise par des artistes de tout bord ne cesse pas d'interpeller les consciences quant aux crimes insoutenables qu'a infligés la police de Papon à l'égard des Algériens innocents. Cette pièce passait le 25 août 2010 en lecture à Pont - A- Mousson / Abbaye de Prémontrés. La même année, Aziz Chouaki signait, "Les Oranges" une pièce au titre évocateur. Cette pièce est non seulement un récit, mais aussi un témoignage et une conversation à travers une histoire d'oranges mûries au soleil d'Algérie. Des oranges qui coûtent cher et pourtant ! Aziz Chouaki égrène les pages de l'histoire du pays depuis la conquête française de 1830, où il est question tour à tour de l'Emir Abdelkader, Isabelle Ebehardt, Albert Camus, la résistance à l'occupation, l'Indépendance et jusque la violence des années 90. " Les Oranges " a été créée une première fois, en juin 1997 au Théâtre international de langue française à Paris, dans une mise en scène de l'auteur. La pièce a également été enregistrée par la Radio Suisse Romande. Le texte a été régulièrement remonté depuis. Romancier et dramaturge, son théâtre est fréquemment joué en France et à l'étranger. Cette nouvelle version a été mise en scène par Laurent Hatat avec Azeddine Benamara et Mounya Boudiaf. Un écrivain hybride Ecrivain algérien d'expression française, Aziz Chouaki est né en 1951 à Alger et est diplômé de littérature anglaise à l'université d'Alger. Le regard que porte Aziz sur lui-même et sur son activité littéraire est révélateur et frappant par son originalité et sa profondeur. Il dit d'ailleurs : " J'écris en français, certes, histoire oblige, mais à bien tendre l'oreille, ce sont d'autres langues qui parlent en moi, elles s'échangent des saveurs, se passent des programmes télé, se fendent la poire. Il y a au moins, et surtout, le kabyle, l'arabe des rues et le français. Voisines de paliers, ces langues font tout de suite dans l'hétérogène, l'arlequin, le créole. On avait ça dans Les Oranges, ce côté patché, rhapsodie - au sens étymologique de coutures. Il y a aussi écrire le monde, le "technocosme" (comme dirait Jeff) qui moule notre perception, s'empare de ses codes. Ecrire avec et non contre les médias et les technologies. C'est en tous cas l'enjeu majeur dans AIGLE, revendiquer l'hybride et le contemporain. Je suis un Oriental, avec tout le jasmin et la vase, mais aussi un parfait clone de la colonisation. Gosse, j'ai pleuré Blandine dans nos vieux livres jaunes à gravures; à l'école communale j'admirais Bayard, sans peur et sans reproche, parmi les fumets de chorba du ramadan ".