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«Vaccins anti-covid-19 : quels enjeux pour l'Algérie ?»
L'ECONOMISTE DE LA SANTE, MILOUD KEDDAR, AU SOIR D'ALGERIE :
Publié dans Le Soir d'Algérie le 17 - 11 - 2020


Entretien réalisé par M. Kebci
L'annonce, il y a quelques jours, du développement, par le laboratoire américain Pfizer, d'un vaccin anti-Covid-19 a suscité, de par le monde, un accueil des plus chaleureux au vu des ravages que cette pandémie commet depuis décembre dernier aux quatre coins du monde, de ravages que ce soit en vies humaines ou dans l'effondrement de l'économie mondiale. Sauf que cette bonne nouvelle, fruit d'une prouesse scientifique inédite quand on sait qu'il faut des années pour développer un nouveau vaccin, ne doit pas avoir l'effet pervers inverse, soit provoquer inconsciemment une baisse dans l'observation stricte des mesures de prévention, aussi bien individuelles que collectives, contre la propagation de cette terrible pandémie. Car, comme le souligne Miloud Keddar, économiste de la santé et ancien haut fonctionnaire international au siège de l'OMS dans le département des vaccins et produits biologiques, le virus est parmi nous et risque de l'être encore pour longtemps et qu'il est illusoire d'espérer une victoire certaine dans les prochains mois. Pour lui, ces annonces de vaccins candidats contre le Covid-19 entrent dans le cadre d'une terrible guerre scientifique, industrielle, économique, médiatique et politique, voire géostratégique.
Dans cet entretien, Miloud Keddar évoque bien des non-dits qui accompagnent ces annonces et insiste sur l'impératif de ne pas baisser les bras, et de «ne pas s'empresser de crier victoire».
Le Soir d'Algérie : Avec l'arrivée prochaine du vaccin contre le Covid-19, peut-on-espérer une victoire certaine contre cette pandémie dans les prochains mois ?
Miloud Keddar : Les annonces faites récemment au sujet de la disponibilité prochaine d'un vaccin efficace sont à l'évidence une très bonne nouvelle, fruit d'efforts exceptionnels de la part de très nombreux acteurs, Etats, entreprises, instituts de recherche, donateurs, organisations internationales et associations de toutes sortes. C'est une prouesse absolue car, d'habitude, il faut au moins 10 ans pour développer un nouveau vaccin. Nous entrons dans une nouvelle phase de lutte contre la pandémie avec la mise au point d'armes massives et puissantes de prévention. Il ne faut, cependant, surtout pas crier victoire, baisser la garde et abandonner les gestes barrières et les mesures de protection individuelles et collectives. Le virus est parmi nous et risque de l'être encore pour longtemps.
Pour répondre brièvement à votre question, je dirai qu'il est illusoire d'espérer une victoire certaine dans les prochains mois. Il reste de nombreuses questions scientifiques et pratiques à clarifier et à discuter avant de dire que nous disposons effectivement de vaccins efficaces, sûrs, facilement utilisables, disponibles en quantité suffisante et à des prix abordables. On n'en est pas encore là, même si de nombreux efforts sont en cours partout dans le monde.
Pouvez-vous préciser les questions et difficultés actuelles ?
Il a été annoncé, par exemple, que le vaccin de la firme américaine Pfizer, associée à l'entreprise allemande BioNetch, est efficace à 90%. Cette annonce est à examiner de près, elle est d'abord destinée à la Bourse et à des visées spéculatives et financières. Cette estimation d'efficacité a été faite sur la base des résultats de la phase 3 en cours, non encore totalement analysés et validés sur des bases externes et objectives. Qu'en sera-t-il de l'efficacité en vie réelle avec une large population ? Les données sur l'efficacité en fonction de l'âge et du sexe ou si on a déjà été en contact préalable avec le virus ne sont pas encore disponibles. Est-ce que le vaccin protège de la maladie ou évite-t-il l'infection ? Quels sont les effets secondaires, adverses à moyen et long terme du vaccin ? Sans des données fiables sur toutes ces questions et bien d'autres, il est difficile d'élaborer une stratégie pertinente de vaccination.
Ce vaccin de Pfizer comme un autre vaccin candidat, celui de la firme américaine Moderna, se base sur une technologie nouvelle : les vaccins à ARN messager. Cette technique très prometteuse doit encore prouver ses qualités en vie réelle, à grande échelle. Les précédentes expériences avec cette technologie pour développer un vaccin contre la rage ou certains cancers ont dû être abandonnées. Cette technologie est rapide pour produire mais instable, le vaccin de Pfizer doit être stocké et maintenu à basse température (moins de 70°C). Très peu de congélateurs peuvent atteindre cette température. Cela pose d'énormes problèmes de logistique et de chaîne de froid et exige des investissements lourds et coûteux en termes d'infrastructures, de formation et de capacités de gestion. Quels sont les pays qui peuvent se permettre de faire tous ces investissements en peu de temps ? D'autres laboratoires travaillent sur des vaccins moins exigeants en termes de chaîne de froid et peut-être moins coûteux. Faut-il attendre la seconde génération de vaccins ou utiliser ceux qui seront les premiers introduits sur le marché mondial au nom de l'urgence sanitaire et économique ?
Une autre question qui reste à clarifier est relative au calendrier et à la durée de la protection : combien de doses faudra-t-il utiliser par individu, avec quel calendrier et surtout quelle sera la durée de la protection vaccinale ? Etant donné que l'on n'a pas de recul par rapport à un quelconque vaccin contre le Covid-19 et que, tout à fait, en raccourcissant les étapes et les délais de développement du produit, on ne dispose pas encore de réponses claires à toutes ces questions.
Il n'y a pas que le candidat vaccin de Pfizer et de BioNetch. Qu'en est-il des autres ? Où en est la compétition sur le marché des vaccins contre le Covid-19 ?
Vous avez raison, il y a une énorme compétition, je dirai même une véritable guerre mondiale autour des vaccins et des médicaments contre le Covid-19. A l'heure actuelle, plus de 150 produits sont en phase 1, 12 en phase 2 et une dizaine en phase 3. Cela évolue chaque semaine.
C'est une guerre scientifique, industrielle, économique, médiatique et politique. Tout y est. Il s'agit de faire face à une crise majeure qui touche, à des degrés divers, tous les pays et toutes les économies et qui fait des ravages dont on n'a pas encore mesuré toute l'ampleur et les conséquences à court et long terme.
Il y a une guerre scientifique avec plusieurs écoles, modèles et technologies qui sont mobilisés et qui s'affrontent pour développer et produire à grande échelle les vaccins Covid-19 (vaccins à ARN, adénovirus transformés, virus atténués,..). Il y a des avancées et des coopérations scientifiques et médicales internationales inégalées dans le passé mais c'est aussi à qui sera le premier à faire accepter au niveau mondial sa technologie et son vaccin. Il est fort probable que nous aurons plusieurs vaccins efficaces pour des indications et des groupes différents de population.
Il y a également une guerre géostratégique, je dirai peut-être une renaissance de la guerre froide. D'un côté, nous trouvons la Chine populaire et la Russie qui poursuivent des essais cliniques et qui ont entamé, avec une certaine précipitation, la mise sur leur marché des premiers vaccins anti-Covid-19 (Sputnik V et Vector pour la Russie, Cansino, Sinovac et Sinopharm notamment pour la Chine). De l'autre côté, nous avons les grands groupes pharmaceutiques occidentaux (Pfizer, AstraZeneca, Janssen, Sanofi et GSK...) s'appuyant sur des biotech et centres de recherche et largement soutenus par leurs Etats.
Une guerre économique est engagée car les dégâts sanitaires, sociaux et économiques de la pandémie sont colossaux. La pandémie a causé des centaines de milliers de décès et perturbé la vie de milliards de personnes. L'introduction d'un vaccin permettra d'éviter des pertes estimées par l'OMS à 375 milliards de dollars US dans l'économie mondiale, chaque mois. Toute arme fatale contre le Covid-19 sera la bienvenue et représentera à terme un marché de plusieurs centaines de milliards de dollars. Déjà les Etats-Unis et les pays européens ont passé des commandes de plusieurs milliards de doses aux grands laboratoires détenant des candidats vaccins prometteurs. Ils prennent les devants et négocient des garanties d'approvisionnement. Certains agissent seuls à coups de milliards (les USA de Trump), les Etats de l'Union européenne négocient ensemble des précontrats.
Qu'en est-il des pays en développement ? Auront-ils accès aux vaccins anti-Covid-19 ?
C'est la grande question. Rien n'est encore certain. Au prix de 40 dollars par traitement, pour deux injections distinctes, les pays pauvres n'ont aucune chance d'être parmi les premiers ni même les seconds à accéder aux vaccins. Il faudra trouver d'autres solutions. Certains pays en développement ont développé des stratégies individuelles tels que le Brésil et d'autres qui ont accepté de participer directement à la phase 3 des essais cliniques de certaines entreprises pharmaceutiques avec l'espoir de pouvoir accéder plus facilement au vaccin, une fois validé.
La piste la plus prometteuse est celle initiée par l'OMS avec l'Alliance des vaccins, Gavi, appelée initiative Covax. Son objectif est d'accélérer la mise au point et la fabrication de vaccins contre le Covid-19 et d'en assurer un accès juste et équitable, à l'échelle mondiale. Covax vise à distribuer équitablement 2 milliards de doses d'ici la fin 2021. Cette initiative a reçu un accord de participation de 186 pays développés et en voie de développement. 92 pays à bas ou revenu moyen recevront un soutien financier de Covax pour l'acquisition des vaccins Covid-19. L'Algérie en fait partie. Covax a mobilisé un peu plus de 2 milliards de dollars pour le capital de démarrage nécessaire d'ici la fin de 2020. Ces apports proviennent de donateurs tels que la Commission européenne, la Fondation Bill et Melin Gates, la Banque mondiale et de nombreux pays développés (Japon, France, Espagne, pays scandinaves...) Cette initiative aura besoin de 5 milliards de dollars en 2021.
L'initiative Covax est basée sur le principe de solidarité et sur le fait que personne ne sera protégé tant que tout le monde n'est pas protégé, le virus ignore les frontières et égoïsmes des Etats !
Il reste, cependant, d'importants défis à relever pour la réussite de Covax notamment l'attitude égoïste de certains grands pays et laboratoires, la disponibilité des produits, la politique des prix, les critères d'allocation, l'adaptabilité des vaccins aux programmes nationaux de vaccination, les exigences de la chaîne de froid, ...
Que peut faire l'Algérie pour mettre à la disposition de sa population le vaccin contre le Covid-19 ?
Il faut se dire qu'aucun vaccin Covid-19 n'a reçu à ce jour les autorisations finales de mise sur le marché dans les pays producteurs et encore moins la pré-qualification de l'OMS, qui est la décision clé pour toute introduction de vaccin dans notre pays. Cela n'interviendra pas, selon mes estimations, avant le premier trimestre 2021. Ce qui ne donne pas beaucoup de temps pour se préparer car il y a de très nombreuses questions à régler.
D'abord, il ne faut surtout pas relâcher les efforts actuels pour réduire la progression de la pandémie et être encore plus strict et vigilant sur l'application des gestes barrières et des mesures de protection individuelle et collective y compris les tests rapides. Il faudra aussi se dire que la solution vaccinale n'est pas l'unique et définitive réponse à cette pandémie. La solution passe aussi par la découverte de médicaments efficaces pour anéantir ou inactiver directement le virus. Dans ce domaine également, les essais sont nombreux et une course effrénée est en cours.
Dans l'immédiat, le pays aura besoin d'un véritable plan de préparation à la vaccination anti-Covid-19 avec un leadership fort, une implication du Comité scientifique de suivi Covid-19 et du comité national des vaccinations travaillant dans une sorte de « task force » pluridisciplinaire (responsables vaccination et prévention, autorité d'enregistrement et régulation, spécialistes des achats, de la logistique et chaîne de froid, planification et évaluation, surveillance, pharmacovigilance.). Cela passe aussi par la revitalisation des services et équipes de vaccinations sur l'ensemble du territoire car il y a eu un relâchement sévère dans ce domaine du fait de la crise sanitaire actuelle. On risque de payer cher ce relâchement en termes de morbidité et mortalité des enfants dans les prochaines années. Sur le plan programmatique et organisationnel de nombreuses questions méritent des discussions scientifiques et des arbitrages de santé publique. Par exemple, quel sont les vaccins à acquérir car il y en aura 5 ou 6 dans les prochains trimestres ? Quels sont les critères et les outils d'évaluation ? Quelles sont les populations à vacciner en priorité : est-ce les personnels de santé, les personnes fragiles du fait de leur âge et ou comorbidité et les personnels en contact des autres (enseignants, forces de sécurité, hôteliers, chauffeurs de transports publics...) ? Est-ce que la vaccination sera obligatoire quand on sait que des formes de réticence et d'hostilité aux vaccinations commencent à se manifester en Algérie ? Qui sera autorisé à vacciner dans le secteur public et dans le secteur privé pour atteindre rapidement un taux élevé de couverture en 2021 ?
Comment gérer la question de la traçabilité et de la conservation du vaccin à très basse température quand on connaît l'état de la chaîne de froid et de sa gestion dans le secteur public et dans le secteur privé ? Quel renforcement du système de surveillance et de pharmacovigilance sachant que l'existant est souvent inopérant ? Qui paiera pour les vaccins et les vaccinations ? Quel rôle jouera la Sécurité sociale notamment par rapport aux prestations dans le secteur privé si ce dernier est impliqué pour vacciner rapidement le plus grand nombre ? Quels sont les coûts et les sources de financement non seulement des vaccins mais aussi de tous les autres intrants des vaccinations (matériel d'injection et de la chaîne de froid, carnets et registres, formation et information, collecte et analyse de données, sensibilisation et communication, ...) ?
Pour les achats de vaccins, il ne faut pas se précipiter ni négocier seul dans un contexte d'incertitude, de pénurie et de forte compétition mondiale. Cela serait périlleux et coûteux. Notre pays ne peut malheureusement compter sur aucun groupe de pays maghrébin, arabe, africain ou musulman pour faire des achats en commun et garantir des quantités et des prix abordables. Les autorités nationales ont pris une décision logique, forte et positive en adhérant à l'initiative Covax de l'OMS-Gavi et en déclarant que le financement de l'achat des vaccins sera garanti par l'Etat. Il faudra, cependant, suivre très attentivement les stratégies de tous les acteurs du vaccin Covid-19 sur la scène mondiale pour anticiper les évolutions possibles, tirer des enseignements, saisir les opportunités sérieuses, négocier au mieux la place de l'Algérie et renforcer sa capacité de réagir et d'agir. Cependant, comme nous l'avons ici brièvement analysé, ce n'est pas seulement un problème de vaccin et de budget mais aussi de la capacité nationale de mobiliser le système de santé et la population, un problème donc de confiance, d'intelligence collective et de gouvernance.
M. K.


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