Par Naoufel Brahimi El Mili Islam en France ou islam de France ? Une interrogation qui alimente un long et ancien débat encore nourri récemment par le concept de séparatisme. Le tout dans une ambiance marquée par un innommable terrorisme islamiste. Dans ce contexte houleux, la justice française est invitée à trancher entre deux représentants de l'islam de France. Au lendemain de la commémoration de la fin de la Seconde Guerre mondiale, commence une guerre juridique entre deux «imams» (mot mis entre guillemets par commodité d'expression, voire par paresse intellectuelle). Le plaignant : Hassan Chalghoumi né le 5 juin 1972 à Zerhouni, en Tunisie. Sa profession : imam, président de la Conférence des imams de France. Il se constitue partie civile contre Ghalib Bencheikh, président de la Fondation de l'islam de France, auteur de propos, lors d'un entretien accordé au site d'information TSA (Tout sur l'Algérie), renfermant des allégations et imputations jugées injurieuses par l'imam de Drancy. Qu'a dit Bencheikh ? Un passage est particulièrement incriminé : «Et ceux-ci sont (les musulmans de France), en effet, humiliés de voir un benêt ânonnant des mots convenus, le plus souvent sans finir ses phrases, parler en leur nom et présenté comme leur représentant. Ce n'est pas normal ! Sait-on qu'il a un effet repoussoir auprès des jeunes musulmans qui ne le considèrent nullement comme un modèle identificatoire ? On l'a même érigé en grand philosophe afin de faire l'exégèse de l'œuvre d'Averroès, alors qu'il ne comprenait pas les questions qui lui étaient posées !» Il est vrai que Chalghoumi n'a pas l'élocution d'un sociétaire de la Comédie-Française ni ne peut jamais être lauréat du concours de la dictée de Bernard Pivot. Pourtant, sa bibliographie est riche, il a écrit ou signé plusieurs ouvrages. Déjà en 2010, il avait publié, avec la collaboration de Farid Hannache, considéré comme son bras droit, un livre intitulé : «Pour l'islam de France» (éditions le Cherche midi). En quatrième de couverture, l'auteur est présenté comme un imam contre les extrémistes. Sa révolte s'étale sur 237 pages, quand même. Trois années plus tard, Chalghoumi prend de nouveau sa plume pour commettre un autre ouvrage avec David Pujadas, journaliste vedette du petit écran, excusez du peu, Agissons avant qu'il ne soit trop tard, aux mêmes éditions avec un bandeau sur la couverture : «Le défi d'un imam.» Un hasard sans doute, ce livre paraît le jour de la Saint-Valentin (2013). S'intensifie une grande histoire d'amour entre Chalghoumi et les médias français. Après les tragiques événements de Charlie Hebdo, l'imam publie un autre livre. Je ne vais pas commenter l'ensemble de son œuvre car je n'ai lu aucun de ses ouvrages. En effet, je prends très peu le train. Toutefois, ses œuvres ne sont pas à l'origine de sa forte exposition médiatique. Chalghoumi s'est distingué en 2006, avant qu'il ne soit un auteur prolixe et reconnu, par sa présence à une cérémonie commémorative au camp de Drancy, lieu d'internement et de déportation de juifs français vers les camps d'extermination. Il prend la parole pour déclarer : «A quelques mètres d'ici, des personnes innocentes ont souffert d'une injustice sans égale, avant d'être déportées à Auschwitz, juste car elles étaient juives... et qu'issus de la même famille, enfants d'Israël et d'Ismaël sont des cousins, et ce, encore aujourd'hui.» Bien que très controversé, il s'implique de plus en plus dans les dialogues entre les communautés juive, catholique et musulmane. Le 5 juin 2012, il est invité en Israël pour participer à un colloque intitulé : «Religion et laïcité». Quelques mois plus tard, il s'envole de nouveau vers Tel-Aviv à la tête d'une délégation de douze imams français, tous frais payés par l'ambassade d'Israël à Paris. Entre-temps, en 2007, il a participé activement à la campagne électorale de Nicolas Sarkozy. Depuis, à chaque fois que le président de la République évoque l'islam de France, Chalghoumi est invité à l'Elysée. Se pose la question : qui est Chalghoumi ? Un très rapide retour sur son passé est nécessaire, je ne vais quand même pas écrire sa biographie. Arrivé en France en 1996, après presque quatre années passées surtout au Pakistan où il fréquente une medersa coranique et dépendante du mouvement Tabligh, haut lieu de la tolérance et de dialogue interreligieux apaisé, comme chacun sait. Une fois dans l'Hexagone, il trouve un emploi comme manutentionnaire chez Fedex, sur la plateforme de l'aéroport de Roissy, mais sans vraiment couper les ponts avec la mouvance Tabligh porteuse d'un agressif prosélytisme. Après un certain 11 septembre au retentissement planétaire, Chalghoumi se voit confisquer son badge d'accès à l'aéroport pour des raisons de sécurité. Il est naturalisé français depuis, il ne peut donc pas faire l'objet d'une expulsion. Il perd son emploi mais la pizzeria dont il est le gérant, halal, bien évidemment, marche bien, son pouvoir d'achat n'est donc pas grandement affecté. Cependant, les services de sécurité américains ont mis son nom sur la No Fly List ; à ce jour, il ne peut se rendre aux Etats-Unis même s'il est invité par l'ONU. Le boulet n'est pas passé très loin, Chalghoumi change de fusil d'épaule et se radicalise en faveur de la laïcité. Les milliers de pages noircies par sa plume et son encre en témoignent. Un virage à 180° au point où les médias le présentent comme l'imam des lumières. Pas moins. Il se positionne contre la burqa qu'il qualifie d'«un bout de tissu indigne de l'islam». Le Pen aurait dit mieux ? Ces positions lui valent d'inacceptables menaces de mort, il est sous haute protection, depuis. Comment expliquer cette métamorphose ? Par la prise subite de conscience ? Pourquoi pas ? Seulement, les autorités françaises s'emploient à fabriquer des alliés sur le sujet de l'islam, les exemples sont nombreux. Les défauts de fabrication aussi. Farid Hannache, auteur du premier livre signé par Chalghoumi, se désolidarise complètement de lui. Et publiquement. Le 25 février 2013, sur une radio communautaire, Beur FM, Hannache demande pardon aux auditeurs de ne pas avoir dénoncé plus tôt l'imam de Drancy. Il n'est pas le seul. En 2012, un blogueur avait posté sur Youtube une vidéo intitulée : «Tout sur Chalghoumi, larbin du Crif et de Sarkozy». Sans finesse aucune, pour ne pas en dire plus, il parle d'«imam paillasson». Chalghoumi porte plainte pour diffamation. Après trois années de procédures, il est débouté en appel. L'avocat du blogueur déclare à l'issue du verdict : «C'est tout de même surprenant que Hassan Chalghoumi, qui se targue de défendre la liberté d'expression, on l'a vu avec l'affaire Charlie Hebdo par exemple, puisse demander la condamnation d'un particulier qui n'a fait qu'exprimer ce que la grande majorité des musulmans de notre pays ressent.» Aussi toute surprenante sa dernière plainte contre Ghalib Bencheikh. Il doit certainement exister d'autres motivations plus cachées de cette constitution de partie civile. Hormis la classique guerre de chapelle entre imams, il n'est pas interdit de penser que pour Chalghoumi, TSA signifie Tout sauf l'Algérie. Notre pays avec sa citadelle, la Grande Mosquée de Paris, demeure incontournable sur l'islam de France. Cela doit agacer. Alors on fait intervenir la justice. Finalement, un personnage particulièrement caricatural et qui tend sa barbichette devant tous les micros de France a le droit de défendre les caricatures, toutes les caricatures. Même celles publiées sous forme d'entretien sur TSA. Avais-je été Charlie ? En tout cas, je ne peux être Chalghoumi, bien que j'aie un point en commun, un seul et unique : notre lieu de naissance. N. B. E. M.