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A FONDS PERDUS
Le sabre et le goupillon Par Ammar Belhimer [email protected]
Publié dans Le Soir d'Algérie le 18 - 04 - 2006

On regrettera l'�chec du socialisme bureaucratique en ex-Union sovi�tique et en Europe de l'Est pour deux raisons au moins. La premi�re est qu'il a r�veill� de regrettables d�cantations, d'essence religieuse, d'un autre �ge. La seconde est qu'il permet d'habiller des conflits d'int�r�ts par des �quations simplistes � caract�re purement th�ologique.
Dans la nouvelle guerre de religion qui se poursuit sous les yeux d'une humanit� encore impuissante � la juguler, les musulmans n'ont pas le meilleur r�le. L'image qu'en donnent les cam�ras des grands m�dias, soumis aux lobbies sionistes, est celle d'une communaut� ferm�e, arri�r�e, �clat�e et pour l'essentiel peu fr�quentable. Mauvais perdant, Silvio Berlusconi, le d�sormais ex- pr�sident du Conseil italien, n'a pas h�sit� � jouer sur cette fibre sensible en accordant, � dix jours des �lections l�gislatives, l'asile � l'apostat afghan, le d�sormais c�l�bre Abdul Rahman. Outre Berlusconi, tous les dirigeants actuels des puissances occidentales se sont mobilis�s pour cet infirmier afghan, d'une quarantaine d'ann�es, converti au christianisme et menac� d'une condamnation � mort par les tribunaux de Kaboul. Le pr�sident afghan Hamid Karza� a sauv� Abdul Rahman de la mort pour apostasie en arguant qu'il souffrait de troubles psychiques. Les services secrets italiens �taient aux commandes du Falcon qui atterrit sur l'a�roport de Ciampino, dans le plus grand secret, dans la nuit du 28 au 29 mars. Le �converti� est m�me accueilli par le chef des services secrets italiens au pied de la passerelle pour �tre dirig� vers le centre historique de Rome o� il a �t� h�berg� dans un appartement r�serv� � l'accueil et � la protection des �repentis� de la mafia. Le lendemain matin, les ministres de droite r�unis en Conseil d�cident, � l'unanimit�, d'accorder l'asile politique au converti afghan alors qu'ils s'opposaient fermement � une r�forme du droit d'asile qui aurait permis d'accueillir d'autres �pers�cut�s�. Gr�ce � son statut de r�fugi�, d�cid� par les plus hautes instances italiennes de droite, Abdul Rahman, �content et reconnaissant �, dispose d'une aide financi�re, d'un interpr�te et d'un soutien pour son int�gration. Soucieuse de charit� chr�tienne, une fondation, Europe contre les abus de pouvoir, s'est propos�e de l'employer dans une entreprise agricole qu'elle g�re en Toscane ou dans une entreprise de transport en Europe. Passe que Berlusconi s'empare de la croix pour remonter dans les intentions de vote des Italiens � quelques jours d'un scrutin dans lequel l'argument religieux aura finalement, et fort heureusement, peu compt�. Quatre auteurs fran�ais (Christian Roudaut, Alexis Delahousse, Fran�oise Dauc�, Emmanuel Saint-Martin) viennent de publier chez Payot une enqu�te collective tr�s instructive sous le titre explicite : �Ces croyants qui nous gouvernent�. "Sous nos cieux s�cularis�s", l'influence de la religion sur la politique n'a pas disparu, m�me si aujourd'hui "le goupillon se manie avec d'infinies pr�cautions", �crivent les quatre trublions. Bush est un int�griste av�r�, � la foi tapageuse, dont les conseillers sont pass�s ma�tres dans l'art de d�cider si l'instant se pr�te ou non � une invocation de Dieu. Sa religiosit� tardive a enrichi le vocabulaire politique des �forces du Bien et du Mal�. Chirac, qui pr�side aux destin�es du premier pays la�que dans le monde, avec un parcours spiritueux sinueux, n'est pas moins sensible � l'appel de la foi parce que, dit-il, "les bonnes s�urs votent aussi". Bien avant d'�tre �lu � l'Elys�e, le pr�sident fran�ais "passait volontiers pour l'enfant ch�ri de la droite rurale et catholique". En 2003, apr�s la disparition en vol de la navette Columbia, Jacques Chirac t�l�phone � son homologue am�ricain : "George, I pray for you." Bush, para�t-il, n'en est toujours pas revenu. Poutine est, apparemment, plus par opportunisme, de toutes les c�r�monies orthodoxes et Blair, de mani�re tr�s diff�rente et plus discr�te, n'a jamais n�glig� la place des Eglises. Rien d'�tonnant, dans ces conditions, qu'un rapport sur �les dynamiques de l'activisme islamiste � s�me la discorde aux Pays-Bas. Publi� ce 11 avril, le document �mane d'un organe consultatif, le Conseil scientifique pour la politique gouvernementale. Le rapport met en garde � � juste titre et avec courage � contre une �aversion injustifi�e� � l'�gard de l'islam. Jan Schoonenboom, le chercheur qui a supervis� le rapport, a reproch� aux politiciens les plus critiques � l'�gard de cette religion de �jouer sur la peur et les tripes�. Allant � contre-courant de l'opinion n�erlandaise, la plus effray�e par l'islam en Europe, le Conseil affirme que cette religion n'est pas si �arri�r�e�. Le rapport conseille aussi au gouvernement de se montrer plus critique � l'�gard des atteintes aux droits de l'homme perp�tr�es par des pays alli�s, tels que les Etats-Unis, Isra�l et la Russie. Cela suffit largement pour voir en Jan Schoonenboom un �charlatan � et un �irresponsable�, dans un pays o�, paradoxalement, c'est la grande mosqu�e de Rotterdam qui a �t� �lue �plus beau b�timent de la ville�, le 4 avril, par ses habitants. Au-del� de l'anecdotique, il y a une v�ritable ru�e �vang�lique � l'assaut du monde sous couvert de lutte contre l'int�grisme islamique. Au-del� des caricatures irakiennes et afghanes, c'est au Darfour, dans le sud Soudan, que cette ru�e prend toute sa signification. Dans le conflit ouvert en 2003, entre �Arabes� et �Africains� au Darfour, tous les observateurs s'accordent � voir la main des ONG am�ricaines � caract�re chr�tien. Aussi importante qu'�tonnante, leur pr�sence dans cette r�gion renseigne sur la strat�gie des �vang�listes am�ricains pour imposer un gouvernement acquis � leur cause. L'objectif de l'aide humanitaire qui justifie leur d�ploiement dans la r�gion n'est autre que de soutenir une campagne de communication contre un gouvernement jug� �islamiste� et �fortement influenc� par le monde arabe�. Tous les habitants du Darfour sont musulmans. Les miliciens �arabes� soutenus par le gouvernement central de Khartoum sont connus sous le nom de �jenjawid �, �les cavaliers du diable�. Nombre d'analystes y voient d'anciens bandits de grands chemins qui n'ont rien � voir avec la pr�dication musulmane. Les �Africains� ont uni leurs forces dans deux organisations arm�es : le Mouvement pour la justice et l'�galit� et l'Arm�e de lib�ration du Soudan. Le clivage ethnique couvre en r�alit� un conflit autour de la propri�t� de la terre, aussi pr�cieuse que vitale dans une r�gion o� l'�quilibre agro-pastoral est sans cesse perturb� par la s�cheresse persistante depuis les ann�es 1970. Auditionn� par la Commission des affaires �trang�res du S�nat, le 8 septembre 2004, Colin Powell n'a pas h�sit� � �voquer �le g�nocide du Darfour� pour lequel �les jenjawid en portent la responsabilit�. Le chef de la diplomatie am�ricaine avait appuy� ses propos par des preuves tir�es d'un rapport de l'USAID, une agence gouvernementale de d�veloppement humanitaire plac�e sous la coupe de la CIA, preuves tir�es d'une enqu�te superficielle dans les camps de r�fugi�s � l'est du Tchad, ethniquement tr�s peu repr�sentatifs de l'ensemble du Darfour. Vox CIA, vox dei, semble �galement penser Condoleezza Rice qui lui a embo�t� le pas, apr�s que le Sudan Peace Act, vot� le 13 juin 2001 par la Chambre des repr�sentants, eut soutenu l'existence d'un g�nocide et impos� des sanctions �conomiques contre Khartoum. Edict� dans des termes assez vagues, le Sudan Peace Act autorise le d�tournement de l'aide destin�e aux populations des zones contr�l�es par l'Arm�e de lib�ration du Soudan (APLS) au profit de la gu�rilla chr�tienne. A la diff�rence d'autres r�gions du monde, nettement plus expos�es aux �pid�mies et � la famine, le Sud Soudan ne laisse pas indiff�rent pour cette bonne raison qu'il est � majorit� chr�tienne et animiste. Evang�listes, m�thodistes, chr�tiens r�form�s et autres protestants de la nouvelle vague se portent massivement � son secours. L'artisan de cette option est Bill Graham, porte-parole des milieux religieux conservateurs de Midland (Texas). Bill Graham est surtout c�l�bre pour avoir aid� George W. Bush � abandonner l'alcool et � opter pour un style de vie plus conformiste. Son fils est responsable d'un projet de sant� � Yei au Sud-Soudan. Plus que la compassion, l'hostilit� face � l'islam est la motivation premi�re des milieux fondamentalistes am�ricains. Sur son site Internet consacr� au Darfour, l'USAID annonce, en septembre 2005, avoir vers� un montant s'�levant � 758 millions de dollars pour l'assistance humanitaire depuis 2003. A titre de comparaison, l'organisation humanitaire de la Commission europ�enne, Echo, qui a fait parler d'elle au Sahara occidental, en raison de ses positions pro-marocaines, pr�tend avoir, elle, mobilis� l'�quivalent de 119 millions de dollars au cours de la m�me p�riode. Mais l'association la plus proche des �faucons� am�ricains reste certainement la Samaritan's Purse. Son pr�sident n'est autre que Franklin Graham, le fils de Bill dont nous parlions un peu plus haut. Il est par ailleurs devenu le pr�sident de l'association de son p�re, la Billy Graham Evangelistic Association. Samaritan's Purse d�clare poursuivre une �mission� guid�e par J�sus et clairement ax�e sur l'�vang�lisation. Au Darfour, Samaritan's Purse s'occupe, sous le mandat de l'ONU, �de la s�curit� alimentaire et de l'agriculture, de l'eau et des sanitaires�. Sa mission officielle est d'apporter un �soulagement de premier secours� et c'est � ce titre qu'elle a pu c�l�brer No�l avec les enfants du Darfour. Quelques cadeaux ont servi � faire accepter cette f�te chr�tienne aupr�s de musulmans tr�s pratiquants. Le reste du programme �Op�ration enfant No�l� est assez flou, mais il est relev� que les enfants �apprendront, � travers la litt�rature gospel, que Dieu les aime tellement qu'il a envoy� Son Fils, J�sus-Christ, pour faire briller Sa Lumi�re et faire dispara�tre l'ombre�. Caricatur�, humili�, agress�, l'Islam n'a malheureusement et g�n�ralement trouv� d�fense m�diatis�e, � bon escient, que dans les archa�smes des talibans de Kaboul et des m�dersas de Peshawar. Dans l'imaginaire occidental, les barbes mal taill�es se m�lent � la poussi�re des villes en ruine d'Afghanistan et de sombres niqabs traversent l'�cran lorsque les cam�ras
filment les explosions meurtri�res du Sud irakien, renvoyant ainsi une image format�e par les laboratoires de la CIA. Et comme pour faire �cho � cette provocation, les pouvoirs en place en terres d'Islam cultivent, eux aussi, des politiques ��pidermiques �, frileuses, simplistes et primitives de d�fense dans le seul espoir bien mince de se maintenir en place. Si la loi organisant l'exercice du culte musulman, adopt�e au d�but des ann�es 90 en pleine perc�e politique du FIS dissous, suivie de celle de1991 fixant les attributions de la mosqu�e et de l'imam, figurent parmi les principales mesures, au demeurant salutaires, d'accompagnement de l'ouverture et de l'apprentissage d�mocratique dans notre pays, il para�t en �tre autrement de la r�cente criminalisation du pros�lytisme religieux dans la loi du 20 mars dernier. La peur est le refuge des faibles. C'est douter de la force de la foi des croyants et les ramener au rang de mineurs que de pr�tendre les prot�ger contre les "moyens de s�duction tendant � convertir un musulman � une autre religion" ou � "�branler sa foi" en r�primant s�v�rement les auteurs de telles pratiques (ils risquent d'encourir 2 � 5 ans de prison et de fortes amendes). Comment peut-on imaginer un seul instant que cet Islam si fier, si rebelle et si conqu�rant, qui a r�sist� � 132 ans de frappe du sabre et du goupillon puisse avoir besoin d'un texte de loi pour �chapper � la �s�duction� et au �doute� ? "Si je discute autour d'un caf� avec un voisin musulman et que je parle de J�sus, cela sera-t-il consid�r� comme un acte de pros�lytisme ? Tomberai-je sous le coup de cette loi? " se demande le pasteur Hans Hauzenberger, affect� r�cemment au temple d'Alger de l'Eglise protestante d'Alg�rie et r�cemment rapport� par le quotidien parisien, Le Monde. Comme pour renforcer ces craintes, la lib�ration des membres de groupes terroristes s'accompagne d'un renforcement de �l'ordre moral� qui fait craindre � nombre d'acteurs politiques un retour de l'intol�rance, dans un contexte de chasse aux sorci�res � une option que rien ne semble d�mentir. Le traitement du cas Benchicou et la marge de man�uvre dont dispose la presse ind�pendante laissent craindre le pire, non par amour de l'Islam mais pour de sordides int�r�ts. �N'ayez pas de sympathie pour ceux qui commettent des injustices, le feu vous atteindra. Vous n'avez, en dehors de Dieu, aucun protecteur et vous ne serez pas secouru� (Coran, Sourate Houd, Verset 113).


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