Appliquant le principe de la réciprocité, Moscou s'apprête à répliquer à tous les pays occidentaux qui, de la France au Canada, de l'Australie au Monténégro, ont participé à l'inédite expulsion collective de plus de 140 diplomates russes. «Tout sera fait de manière symétrique, en termes de nombre de représentants quittant la Russie. Cela en fait pas mal», a insisté, jeudi 29 mars, Sergueï Lavrov, le ministre des affaires étrangères russe. Il venait d'annoncer que Moscou donnait une semaine à 60 diplomates américains (58 à Moscou, 2 à Iekaterinbourg) pour sortir du territoire russe et deux jours pour fermer leur consulat à Saint-Pétersbourg. «Nous voulons réagir aux décisions absolument inadmissibles prises contre nous», a fustigé M. Lavrov qui, solennel, a dénoncé la solidarité occidentale après l'empoisonnement en Grande-Bretagne, le 4 mars, de l'ex-agent double russe Sergueï Skripal et de sa fille avec un agent innervant militaire détenu par la seule Russie post-soviétique. Pour Sergueï Lavrov, qui qualifie de «propagande» les allégations sur le rôle russe dans l'attaque, et de «provocations» les représailles occidentales, cette affaire est exploitée par un «axe anglo-saxon contraignant tout le monde à suivre une voie antirusse». Sans vrai débat, la population russe est chauffée à blanc par le Kremlin de Vladimir Poutine. La presse moscovite dénonce une «flashmob russophobe», selon la formule du quotidien proche du pouvoir Izvestia. «Le principe de réciprocité sera appliqué à la lettre, assure Andreï Kortounov, directeur du Russian International Affairs Council. La suite dépend de l'équilibre des pouvoirs au Kremlin. Les faucons poussent pour des mesures au-delà de la simple réciprocité. «La fermeture du consulat américain de Saint-Pétersbourg, plus important que le consulat russe de Seattle fermé par les Etats-Unis est déjà considérée comme une escalade. Les Etats-Unis pourront désormais cibler le consulat russe de New York, ce qui amènera la Russie à répliquer plus fort encore», craint Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de Russia in Global Affairs. Pour lui, l'annonce des contre-expulsions est soigneusement orchestrée, Moscou visant d'abord les Etats-Unis avant de cibler les autres Occidentaux. «Parce que les Européens dépendent de Washington», affirme M. Loukianov, qui prédit «une nouvelle guerre froide». A Washington, le département d'Etat assure se réserver «le droit de répondre». Parmi les «options» envisagées : saisir des actifs de l'Etat russe ou cibler la compagnie aérienne Aeroflot. En dehors de l'aspect diplomatique, le conflit pourrait aussi s'étendre à l'économie, à la culture, voire au sport. L'ex-star soviétique du patinage artistique Irina Rodnina a déjà appelé les athlètes russes à «ne plus participer à des compétitions aux Etats-Unis». Hasard ou non, la sélection russe de lutte libre peine à obtenir des visas pour la Coupe du monde à Iowa City, les 7 et 8 avril. «Exemple frappant d'entrave des Etats-Unis», a dénoncé la porte-parole de Sergueï Lavrov. Dans ce bras de fer, le Kremlin pourrait chercher à épargner l'Europe, seul territoire où quelques portes restent ouvertes pour la Russie, glisse une source européenne bien informée à Moscou. Notamment afin de ne pas gâcher le Mondial russe de football cet été. Le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, se dit, lui, très inquiet sur l'absence de mécanisme capable d'apaiser les tensions. Le président Emmanuel Macron qui, par solidarité avec Londres, a récemment boycotté le stand de la Russie, invitée d'honneur du Salon du livre à Paris, ne songerait pas à annuler son voyage à Saint-Pétersbourg prévu fin mai. «Pour l'instant», a prévenu le ministre français des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. «Le voyage est bel et bien en danger», souffle une source diplomatique. Par ailleurs, deux diplomates néerlandais ont été expulsés, hier par la Russie, en représailles aux sanctions des Pays-Bas dans le cadre de l'affaire de l'ex-espion russe empoisonné. «Deux de mes collègues quittent Moscou. Mais nous (l'ambassade, ndlr) restons ici», a-t-elle déclaré, alors que les ambassadeurs de nombreux pays de l'Union européenne ont été convoqués par la Russie ce vendredi pour être avertis des mesures de représailles prises contre eux.