Personne ne sait ce qu'il fait dans la vie, mais on ne se pose pas toujours la question dans son entourage. Plutôt ses entourages, parce que Khaled est un nomade en jean-baskets. Il lui arrive d'être tiré à quatre épingles, costume fil à fil et cravate fine, mais dans son milieu d'évolution «naturel», il n'y a aucun risque que quelqu'un le voie dans cet accoutrement. Il ne fréquente que les bidonvilles ou les «espaces d'habitations précaires», comme disent les gens du gouvernement, ou encore les endroits où poussent les «constructions illicites». Dans ces zones-là, Khaled n'est pas vraiment à l'aise, mais il fait tout pour montrer qu'il y évolue comme un poisson dans l'eau. Pourtant, sa baraque est toujours la plus sordide, la plus visible, et pour tout dire, la plus précaire. Quand on veut être «relogé», il faut se donner toutes les chances d'être parmi les premiers. Alors, il fait les choses en pro. Personne ne sait ce qu'il fait, mais Khaled a un beau métier qu'il faut cacher avec d'infinis soins et précautions si on veut préserver sa carrière et, pourquoi pas, être promu. Sa profession, c'est «demandeur de logement». Dans sa tête, il y a un «s» à la fin de «logement» mais il simule très bien les fautes de frappe, ça fait partie du métier. Dans tous les bidonvilles et quartiers «anarchiques»… organisés d'Alger et de l'intérieur du pays, tout le monde connaît Khaled mais personne ne l'a vu dans deux endroits différents. Le métier, toujours. C'est que le bonhomme sait se faire remarquer. Il est d'une extrême disponibilité dans les coups durs comme les tempêtes ou les tremblements de terre, il est plein de sollicitude envers les «frères» d'infortune et il prend volontiers la tête des protestations du quartier quand la colère est à son comble. Khaled ne passe jamais beaucoup de temps au même endroit. Il s'installe au bon moment et s'en va discrètement, dans le brouhaha d'un «recasement» dont il ne partage ni la liesse ni les envolées lyriques des remerciements. Il ne va tout de même pas se montrer à la télé, c'est contraire à l'éthique professionnelle à laquelle il tient avec une extrême rigueur. Une fois, quelque part à la périphérie de Constantine, quelqu'un a bien cru le reconnaître avec une grosse voiture, une femme à côté de lui et sur le siège arrière des enfants respirant le bonheur et la prospérité. Le brave homme qui se trouvait sur un trottoir avec un étal dérisoire de menthe et de coriandre était pourtant sûr que c'était son voisin de bidonville, mais il n'en avait parlé qu'aux plus proches qu'il a suppliés de ne rien dire de peur de devenir la risée du quartier. Quelqu'un a bien fini par en parler à quelqu'un qui en a touché un mot à un autre, mais les histoires de mendiants et de squatters en Mercedes, il y en a tellement qu'on finit par ne pas les prendre au sérieux, même quand un cas avéré se présente. Et puis, Khaled ne s'en soucie pas vraiment. Il sait qu'il est le dernier maillon de la chaîne du réseau qui n'est qu'un maillon de la chaîne d'un réseau plus tentaculaire dans le boulot. Il y a les demandeurs, comme lui, les «attributeurs», les régularisateurs, les faussaires, les protecteurs… Alors, quand il a appris qu'on s'apprêtait à contrôler rigoureusement les certificats de résidence des demandeurs de logements sociaux, il a piqué un interminable fou rire. Le même que quand un voisin est venu lui dire dans un chuchotement paniqué : «Il paraît qu'on t'a vu avec une luxueuse voiture !» Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.