Celui qui ose dire que la vie des Galériens est rose ou que tous les Galériens sont logés à la même enseigne, est coupable du péché capital le plus grave, un péché que tous les feux et tous les fers de l´enfer ne suffiraient à châtier, une faute que tous les anathèmes des comptables de service qui font des pénitences ambulatoires et à genoux, autour du mausolée du Rab Ankaoua ne sauraient exorciser. Ce triste état de choses est vérifiable tous les jours et dans tous les secteurs: l´emploi, le logement, l´enseignement, la carrière, le transport, la santé, les services de toutes sortes: en un mot, la vie. Je ne peux parler que de ce que j´ai vécu ou de ce que je vois de mes propres yeux, sans tenir compte des hallucinations auditives que me rapportent mes oreilles, car le sage a raison de dire qu´entre la vérité et le mensonge, il y a trois doigts: l´espace qui sépare la vue de l´ouïe, dans les circonstances bien sûr où le sage s´abstiendrait de prendre quelque mystérieuse substance qui le mettrait en rapport direct avec le monde occulte, le monde des ténèbres et des ombres. C´est la raison pour laquelle je ne porterai de commentaire que sur les vicissitudes vécues quotidiennement par les Galériens, ces étranges individus qui habitent un pays qu´ils aiment à mort mais qui ne les aime guère en retour: la Galérie. A ne pas confondre avec ces endroits où on expose des marchandises importées à grands frais et qui viennent de loin, quelquefois même de Chine où certains se rendent même pour chercher le savoir. De même qu´il ne faut pas confondre ce pays habité par des masochistes avec ces endroits subventionnés et bien propres, fréquentés par des gens de culture, eux-mêmes chichement subventionnés et où on expose plus qu´on ne vend des objets d´art. Arrivé à l´âge de la retraite, après avoir galéré toute sa vie (ce mot, galéré, est un néologisme inventé exprès pour décrire la dure condition des galériens. Même le bateau qui porte ce nom et auprès duquel le bagne semblerait aussi doux qu´une colonie de vacances à Pattaya, juste avant le tsunami, a été baptisé par analogie à ce beau pays qui vogue sur une mer déchaînée mais dont les pilots ne se soucient guère vu qu´ils ont les moyens de quitter le bateau dès qu´ils voient les premiers rats sortir affolés de la cale et prendre le premier «Zodiac» pour filer à tire-queue vers un havre de l´espace Schengen où on affectionne les rats plus que les Galériens. Car, dans ces pays mythiques qui sont compris dans cet espace qui résonne bien aux oreilles des Galériens, les droits du rat, comme ceux du chat ou du chien, sont reconnus et respectés. Il y a même des endroits pour abriter et recueillir toutes ces pauvres bêtes victimes du naufrage de leur rafiot, naufrage survenu plus à cause de l´inconscience et de l´incompétence des hommes de quart que des mauvaises interprétations données par les instruments de navigation. Car, aussi bien que les hommes installés sur la vigie (qui passent plus de temps à surveiller les matelots qui astiquent le pont ou qui hissent les voiles, tirent sur les cordages, évacuent l´eau de mer sous l´oeil paternaliste du capitaine qui rêve souvent au but de son voyage qu´aux conditions de la traversée avec, à côté de lui, un second qui n´a pas sa langue dans sa poche et qui lui décrit dans une langue précieuse et technique, les futurs avantages que rapporterait cette traversée, en appuyant bien fort sur les performan-ces de chaque chef d´équipe qui, il faut le dire, use souvent du fouet et des fers pour faire travailler les matelots nourris chichement avec des produits avariés), donc ces vigies qu´on appelle les vigiles, passent le plus clair de leur temps à surveiller leurs semblables qu´à faire attention aux écueils.