Les Tunisiens ont accompli dans la joie et la fierté leur devoir électoral Sans surprise et comme nous l'avons prédit dans nos colonnes, le parti islamiste Ennahda a remporté les élections haut la main. Il s'est donc imposé comme une force majeure en Tunisie pour les élections de l'Assemblée constituante, les premières du genre. Le parti de Rached Ghannouchi est sorti vainqueur avec plus de 41% des voix, soit 90 sièges sur les 217 mis en jeu. Ennahdha devra toutefois composer avec les partis de gauche qui obtiennent dans la dispersion quelque 33% des sièges. Considéré comme un allié potentiel, le Congrès pour la République (CPR), formation laïque dirigée par le vétéran du combat pour les droits de l'homme Moncef Marzouki, vient en deuxième position avec 30 sièges (13,82%) derrière Ennahda. Il est suivi par Ettakatol (Forum démocratique pour le travail et les libertés, Fdtl) d'un autre vétéran, de l'opposition au régime Ben Ali, le Dr Mustapha Ben Jaâfar, qui décroche 21 sièges (9,68%). L'autre surprise confirmée du scrutin et, pour le moins, «inattendue», c'est l'échec marqué par le faible score du Parti démocratique progressiste (PDP), fer de lance de l'opposition au régime Ben Ali et dirigé par un tandem de choc, son fondateur Néjib Chebbi, et Maya Jribi, première femme à la tête d'un parti politique en Tunisie. Annoncé au départ parmi les grands favoris, le PDP devra, désormais, se contenter d'un petit résultat (7,83%), mais acceptable de 17 sièges. Pour l'heure, les autorités vont avoir à se déterminer par rapport à la décision du richissime homme d'affaires basé à Londres, Hachmi Haamdi, de se retirer de l'Assemblée constituante pour protester contre les invalidations de six des listes de son mouvement - «La pétition populaire» - qu'a annoncé jeudi soir la commission électorale. Même si la «Pétition populaire» (Al Aridha chaâbiya) s'est vue «balayée» par l'Isie, elle est pourtant parvenue à glaner la 4e place de ce scrutin, avec 19 sièges. A noter que les 35 sièges restants de l'Assemblée se partagent entre de petits partis et des indépendants. Selon Ridha Torkhani, membre de la commission électorale, ces résultats ne deviendront officiels qu'après l'expiration des délais de recours. L'examen de ces recours pourrait prendre jusqu'à deux semaines, a-t-il ajouté. Les islamistes peuvent se targuer, aujourd'hui, d'avoir remporté les premières élections libres organisées dans la foulée du «Printemps arabe» qui devait conduire à «la chute de Ben Ali» en Tunisie. Pour former un gouvernement, les islamistes d'Ennahda se sont engagés à composer avec les principales forces représentées au sein de la Constituante, à l'exception de celles qui ont collaboré avec l'ancien pouvoir. Ennahda a d'ores et déjà indiqué que son numéro deux, Hamadi Jebali, 62 ans, qui a passé seize années de sa vie en prison -dont 10 en isolement - était candidat à la direction du gouvernement. Les tractations entre les partis ont commencé peu après le scrutin de dimanche dernier mais ne pourront formellement aboutir qu'après la première convocation de la nouvelle assemblée élue, qui devra d'abord nommer un nouveau président de la République qui, lui-même, désignera le Premier ministre. Pour une large coalition Le leader du parti Ennahda a appelé, hier, lors d'une conférence de presse, tous les acteurs politiques à participer à l'instauration d'un régime démocratique. «Nos coeurs sont ouverts à tout le monde», a-t-il déclaré aux journalistes. «La démocratie, c'est pour tout le monde, nos coeurs sont ouverts à tout le monde, on demande à tous nos frères quelles que soient leurs orientations politiques de participer à l'écriture de la Constitution et l'instauration d'un régime démocratique», s'est-il encore exclamé. «La révolution, a-t-il ajouté, n'a pas eu lieu pour détruire un Etat, mais pour détruire un régime». Et d'ajouter: «Nous sommes déterminés à protéger l'Etat tunisien». M.Ghannouchi a réaffirmé l'engagement de son parti envers les femmes de Tunisie pour renforcer «leur rôle dans la prise de décision politique, afin d'éviter toute marche arrière sur leurs acquis», précisant que 42 des 49 élues au sein de l'Assemblée constituante étaient des femmes de son parti. Les postes-clés du futur gouvernement Le vote a bien pris fin. Les jeux sont faits. Le peuple a dit son mot et ainsi soit-il! Place maintenant à la deuxième manche de ces premières élections libres en Tunisie. C'est celle de la formation du futur gouvernement provisoire qui sera issu d'une coalition et, évidemment, un chef de l'Etat, qui, lui-même devra choisir le Premier ministre. L'on a déjà avancé cinq noms à la tête de la magistrature suprême, entre autre, Ahmed Mestiri, cette sommité nationale et internationale tunisienne, et ce, malgré son âge avancé de 86 ans. Néanmoins, la question reste posée quant à savoir si les postes-clés du futur gouvernement, tels que le ministère de la Défense, celui des Affaires étrangères ou de l'Intérieur, seront pris par les candidats d'Ennahda. Une chose est certaine, néanmoins, est le fait qu'Ennahdha n'aura pas la majorité absolue, les postes-clés seront départagés entre les différents partis de la coalition. Il va sans dire que le nouveau paysage politique tunisien commence à se dessiner aujourd'hui. Nous sommes en effet, dans un pays plutôt «bipolaire». Parce que si le mouvement Ennahda a eu la majorité des voix, de l'autre côté, l'on voit un autre camp de gauche plutôt robuste. Et la scène politique comprend aujourd'hui: conservateurs (Ennahda) et progressistes (les partis de gauche notamment le PDP et le PDM). Et cette bipolarité devrait rassurer les Tunisiens et Tunisiennes quant à l'avenir du pays qui, pour la première fois dans l'Histoire, compterons sur des hommes politiques qui auront pour crédo de construire une Tunisie libre et démocratique.