Ce blocage va provoquer, selon lui, des mécontentements, du désarroi et des conflits sociaux. D'où l'appel lancé aux dirigeants du pays, pour une “bonne gouvernance, une démocratie participative locale, suivie d'une répartition équitable de la rente pétrolière”. La transition d'une société traditionnelle rurale vers une société industrielle moderne en Algérie est en cours de construction et de structuration. Ce point de vue est développé par le sociologue Omar Derras, dans sa dernière étude relative aux différenciations et inégalités sociales dans notre pays. Cette transition, précise-t-il, a été entamée par la mise en place en 1969, d'un nouveau système de développement “hautement capitalistique”, dénommé “industrie industrialisante”, qui a produit un vaste bouleversement de la structure économique et sociale. Le travail mené par le chercheur, en matière de mobilité sociale et professionnelle, montre que depuis l'Indépendance jusqu'en 1975, la tendance principale était à “la stabilité et l'auto-reproduction des travailleurs de la terre, des ouvriers non agricoles et des indépendants”. L'autre remarque concerne la mobilité professionnelle et sociale “de proximité progressive ou de voisinage”, où les cadres moyens et les employés devenaient souvent des cadres supérieurs (30%), les ouvriers les plus expérimentés et ceux parmi les plus qualifiés accédaient fréquemment au statut de cadre moyen (21,7% et 17%). Pour Omar Derras, deux directions en général s'offraient aux salariés, pendant les trois premières décennies qui ont suivi l'Indépendance : soit quitter définitivement la condition ouvrière en devenant indépendants (commerçants ou artisans), soit se transformer en petits patrons employeurs. Pourtant, notera l'auteur de l'étude, cette période a vu l'émergence de “nouvelles catégories socioprofessionnelles”, qui se distinguent par “leur jeunesse et leur rareté” sur le marché du travail. La même période a également été le témoin de l'apparition de plusieurs logiques, celle “de cooptation, de légitimité politique et historique”, imposées à la suite du départ des Français (et des Européens en général), celle de l'“acquisition de promotion et de position sociale ascendante”, à partir des années 1970, par le biais du système éducatif et, enfin, la tendance au “ralentissement du rythme et de l'intensité des formes de mobilité”, après les années 1980, notamment celle “de la rigidité sociale et de l'auto-reproduction des groupes sociaux”. Dans son analyse de la période allant de 1990 à 2006, le sociologue annonce une “configuration nouvelle de l'évolution de l'emploi”, se traduisant par “la modification” de la législation du travail à travers l'abandon du statut général des travailleurs (SGT), ainsi que par la pratique de “dépermanisation” des salariés, l'émergence des contrats de travail à durée limitée et la compression des effectifs pour des raisons économiques. Ainsi, on observe, dans cette phase, l'apparition “de nouveaux acteurs économiques et de nouveaux métiers”, particulièrement dans certains domaines d'activité, tels que les technologies de communication, les services (banques et assurances) et le commerce. Par ailleurs, le sociologue confie que les catégories des employeurs et des indépendants, qui ne dépassaient pas les 17% de la population active en 1987, représentent presque 30% en 1991. L'autre constat concerne l'affaiblissement de la forme du travail salarial en Algérie, qui représentait 76% de la population active entre 1970-1985 et qui a baissé à 70,3% en 1991, puis s'est stabilisé en 1996, avant de poursuivre sa courbe décroissante (68,4% de la population active). Dans ce nouveau décor, deux phénomènes se sont néanmoins manifestés dans la décennie 1990, à savoir : le “chômage des jeunes diplômés de l'enseignement supérieur” et l'explosion de la “petite production marchande domestique” sous une forme informelle (usines de couture, ateliers de broderie et de tricotage, petite boulangerie, confection de gâteaux traditionnels et autres métiers d'artisanat). Indicateurs de blocage, de fermeture de la société D'après le chercheur, tout semble désormais converger vers une structuration d'une société polarisée en “deux grandes classes sociales bien distinctes”, la classe des nouveaux riches et celle des pauvres, composée principalement par le “monde du salariat et (les) couches moyennes”. Côté enquêtes, celles-ci aboutissent à deux grandes conclusions. Elles insistent, d'une part, sur “l'intensité et l'ampleur des changements économiques et sociaux” ayant marqué la société algérienne ces quinze dernières années et, de l'autre, sur “le développement rapide”, pratiquement entre 1970/1985, des couches moyennes, qui ont finalement été les premières à subir la crise économique à partir de 1986. Dans son approche de la mobilité sociale entre les générations, opérée entre les deux périodes 1992/2005, Omar Derras estime que les couches moyennes issues des milieux populaires avaient “tenté depuis cette date (l'année 1986, ndlr) et jusqu'à l'heure actuelle de recourir à des stratégies de reclassement et de repositionnement statutaires”, souvent sans parvenir à améliorer leurs conditions sociales. En 2005, ajoute-t-il, “l'origine sociale commence de plus en plus à déterminer et influer sur la position sociale de l'individu (…) et la tendance à la reproduction sociale devenait de plus en plus visible et dominante”. Au chercheur de prévenir sur les conséquences de l'arrêt de la mobilité sociale ascendante, généralement producteur “des courants extrémistes”, d'autant que la reconstitution des couches moyennes, “porteuses de dynamisme économique et de stabilité sociale”, risque de prendre encore du temps. Dans ses conclusions, le chercheur en sociologie signale que l'analyse des différents contextes socio-économiques et l'apparition des différentes formes de mobilité, suggèrent “une tendance lourde et de plus en plus précise”, à savoir “la prédominance de la mobilité structurelle” en Algérie. L'autre constat a trait au ralentissement de la mobilité professionnelle ascendante, phénomène qui a d'abord touché les couches populaires avant d'affecter les couches moyennes. Sur ce registre, M. Derras est convaincu que la situation est lourde de conséquences, sinon qu'elle présente “des indicateurs pertinents de blocage, de fermeture de la société”, auxquels se greffent “la réduction substantielle” de l'égalité des chances et d'équité sociale pour la génération actuelle. “Cette panne de l'ascenseur social, écrit-il, va provoquer des frustrations, des désarrois et des tensions sociales.” D'où son appel aux responsables politiques pour une “bonne gouvernance, une démocratie participative locale, suivie d'une répartition équitable de la rente pétrolière”, qui devrait s'accompagner d'une “campagne de formation” des cadres et de l'élite constante et de haut niveau pour reproduire “une classe moyenne entreprenante et dynamique”. “Toutes ces mesures peuvent être des moyens efficaces, pour mieux atténuer les violences et éviter de nouveaux drames en Algérie”, précise-t-il. Au-delà des résultats forts intéressants auxquels Omar Derras est arrivé, ce dernier ne peut évidemment aborder tous les aspects, toutes les dimensions et toutes les thématiques qui gravitent autour de la mobilité sociale et son évolution. D'ailleurs, le chercheur algérien reconnaît lui-même que les études sur une telle problématique gagneraient à être “plus complètes et plus cohérentes”, lorsqu'elles prennent des “dimensions multidisciplinaires” et reposent sur une “diversification des enquêtes”. Que ces études peuvent surtout aider à dégager “une typologie plus complète des familles des classes sociales et une stratification actuelle de la société algérienne” et faire émerger de “nouveaux paradigmes et de nouvelles théories” spécifiques aux sociétés émergentes. H. A. LIRE TOUT LE DOSSIER EN CLIQUANT ICI