Trois jours à parcourir la façade est de long en large pour traquer les éventuels candidats à la harga. Les embarcations entassées dans le port de la caserne des Forces navales témoignent de l'ampleur des mésaventures des émigrés clandestins. Plus d'une cinquantaine de chaloupes, abandonnées par leurs occupants, surpris par une mer déchaînée ou encore secourus, gisent le long du quai froid du groupement territorial des gardes côtes d'Annaba. Le phénomène de l'émigration clandestine a pris de l'ampleur, ces dernières années, dans cette région. Une lutte contre ce fléau a été engagée par les autorités concernées En première ligne : les gardes côtes. Le sauvetage et l'interception des harragas sont devenus désormais des missions prioritaires qui viennent s'ajouter aux prérogatives habituelles assurées par le commandement militaire des Forces navales dans cette région. Après deux jours d'angoisse météorologique, passés à observer le ciel et la mer, les gardes côtes décident de lever l'ancre. C'était également le moment pour nous d'embarquer avec eux. À coup sûr, en mer, nous aurions une connaissance du dispositif de surveillance des gardes côtes et peut-être faire une rencontre exclusive avec des harragas en pleine escapade. Pas de bulletin météo spécial pour ce mercredi du mois de février. On annonce simplement que la houle variera entre 1 à 1,5 mètre, avec un vent nord-ouest allant de 10 à 15 nœuds, la mer est agitée force 3. En ce début de soirée glaciale, l'appréhension du mal de mer se lit sur nos visages. Il est presque 21h. Le capitaine Boukhnacha, commandant de bord d'El-Azoum, nous accueille sur le pont principal du P4 (patrouilleur de 40 mètres) du groupement territorial des gardes côtes d'Annaba. À ses côtés, se tiennent son second lieutenant et un sous-lieutenant. Le tour du propriétaire s'impose avant que les moteurs soient mis en marche et que l'ordre d'appareillage soit donné par le commandant de bord. Le patrouilleur franchit la passe du port et commence à s'engouffrer au large, laissant derrière lui les lumières de la ville qui disparaissent au fur et à mesure que nous avançons. “El-Azoum”, le patrouilleur nocturne L'équipage s'active sur le pont supérieur et le cap nord est maintenu. La mission d'El-Azoum est de patrouiller le long de Ras El-Hamra vers le cap Rosa (frontière tunisienne). Des marins sont postés sur le pont du P4 scrutant l'horizon à l'aide de jumelles nocturnes. Le radar installé à la barre détecte le moindre navire à une distance de 96 miles marins, (un mile marin équivaut à 1,6 km) renforçant ainsi le dispositif de garde. À cela, s'ajoute la surveillance au niveau des postes d'observation qui informent les patrouilleurs par radio du moindre bateau ou embarcation suspects. Le navire atteint la vitesse de 10 nœuds. Des points minuscules apparaissent sur l'écran du radar. Le commandant de bord explique que ce sont des navires en rade au large des côtes. Il nous indique que le radar calcule également la taille, la vitesse de navigation… “Le radar est précis lorsqu'il s'agit de navires conformes aux règles, cependant, les embarcations artisanales demeurent difficiles à repérer, surtout lorsqu'elles sont à distance”, explique-t-il. Et d'ajouter que la détection dépend également des changements climatiques et de la vitesse du vent. “Le danger vient des embarcations non conformes qui naviguent dans l'obscurité totale sans aucune indication”, précise-t-il. On apprend aussi que depuis que le phénomène de l'émigration clandestine a pris de l'ampleur dans la région, la fréquence des sorties en mer des gardes côtes a carrément triplé. Notre quête des harragas en mer a commencé depuis des heures. El-Azoum sillonne la baie de long en large, traversant plusieurs villes côtières, là où le fléau a pris naissance, ces dernières années. Toujours le calme plat. Il fait encore nuit, le tangage est remplacé par le roulis causé par les changements de cap, mais aucune alerte n'est donnée. Il est 3h du matin, la houle est plus forte au large de cap Rosa et ce, malgré le bulletin météo. Le commandant de bord explique que la Méditerranée, comme toutes les mers fermées, est changeante, imprévisible. En deux temps, trois mouvements, la mer peut passer de calme à très agitée. “Les émigrés clandestins ne s'aventurent pas lorsque la mer est démontée, mais on ne sait jamais”, précise-t-il. Cependant, ses craintes sont parfois confirmées par le sauvetage de petites embarcations sorties dans des conditions climatiques défavorables. Désorientées par les vagues, les embarcations se retrouvent à des kilomètres de leur destination et les gardes côtes interviennent dès que l'information tombe. El-Azoum continue de patrouiller et toujours pas l'ombre d'une embarcation suspecte. Au fur et à mesure que les heures passent, notre obsession grandie. À quoi ressemblent les harragas en pleine mer ? Comment résistent-ils au froid, à la houle et au stress d'une telle aventure ? “Les migrants clandestins veulent changer leur vie et pour cela, ils mettent toutes les chances de leur côté, notamment s'enquérir quotidiennement des conditions climatiques en mer ainsi qu'en Sardaigne”, explique un officier. Après une nuit glaciale à guetter la moindre trace des harragas, El-Azoum rentre au port, aux environs de 8h du matin, cédant la place aux vedettes semi- rigides qui vont longer les côtes annabies à la recherche de la moindre infraction. Toujours rien à signaler... La deuxième sortie en mer se déroule deux heures après notre accostage. À peine avons-nous eu le temps de nous rafraîchir que nous reprenions, encore une fois, le large. C'est à bord d'une vedette semi-rigide que nous continuons notre patrouille. Il est 10h30. Direction les plages de Sidi-Salem, El-Batah et Oued Boukrat… point de départ de la majorité des harragas. Bien que la mer semble plus calme que la nuit précédente, toujours pas de trace d'embarcation suspecte. On nous fait remarquer que les clandestins ne sortent pas la journée, bien au contraire, ils se cachent. Rien à signaler, à part un ou deux bidons flottant à la surface de la mer. Nous continuons notre vadrouille du côté d'El-Kala, à bord des dernières acquisitions des gardes côtes. Des semi-rigides flamboyants, d'une capacité de près de 550 chevaux avec une vitesse de navigation atteignant les 60 nœuds, capables de franchir les quelque 200 km qui nous séparent de la Sardaigne en quelques minutes. Nous parcourons les frontières jusqu'aux limites de la baie, mais pas de harragas en vue. Nous nous contentons de quelques vérifications d'embarcations de pêche. “Ce n'est pas la période des harragas, le vent du nord-ouest, les conduira directement en Tunisie. S'ajoute à cela, El Kalla est une région de pêcheurs, très peu de clandestins prennent le large de cette baie”, précise un officier des gardes côtes. Il est 16h, une alerte vient d'être lancée. Ce n'est qu'une croix de Saint-Andria (une sorte de rail munie de clous pour racler le récif) abandonnée par un trafiquant de corail, à la vue de la police maritime, qui vient d'être repêchée par les gardes côtes. Après trois jours de patrouille parcourant la façade est de long en large, notre quête obsessionnelle des harragas en mer prend fin sur un goût d'inachevé et la certitude d'avoir raté quelque chose d'important. Cependant, à en croire les candidats à la harga, rencontrés à Sidi-Salem, le lendemain de notre sortie, deux embarcations de migrants clandestins avec une vingtaine de personnes à bord ont tenté, mercredi à 2h du matin, de rejoindre l'Italie par la plage d'El-Bata. N. A. LIRE TOUT LE REPORTAGE EN CLIQUANT ICI