La reddition sans gloire de l'ex-homme fort de Bagdad est vécue comme une marque de déshonneur par l'opinion publique arabe. Le visage hagard, bouffé par une barbe poivre et sel abondante, les cheveux hirsutes : c'est l'image de Saddam qui ouvre docilement la bouche, comme un enfant, pour une prise d'ADN. Elle aura fait le tour de la planète, hier, à la vitesse de l'éclair. Manifestation de joie dans le monde, où l'on célébrait la fin de celui que les médias occidentaux présentaient comme l'incarnation diabolique. Dure, très dure pour tous ceux qui se sont identifiés à l'ex-homme fort de Bagdad, de le voir ainsi, finir son parcours comme un vulgaire voleur de poules, sans gloire ni panache. Du coup, le mythe de Saddam le gros bras, le bagarreur tournant en bourrique la plus grande puissance du monde, s'effondre avec autant de fracas que sa statue déboulonnée. Ceux qui voyaient en Saddam, non pas le dictateur féroce, mais le porte étendard de l'utopique Qawmia Arabia, en sont certainement pour leur déception de voir l'homme se livrer sans résistance aux soldats américains venus l'accueillir au saut du lit. Et dire que celui qui se compare, au temps de sa grandeur, à Nabuchodonosor ou encore à Salaheddine Al Ayoubi a juré de ne “jamais se laisser prendre vivant” par les Américains. “Je préfère mourir en martyr pour la gloire de l'Irak”. Autant de serments qui ont aujourd'hui, plutôt un goût de rodomontade. Finalement ses deux fils, Odeï et Koseï, auront au moins assumé jusqu'au bout, leur destin tragique, en tombant les armes à la main, face aux forces américaines. Cette fin, dans le déshonneur, va malheureusement bien au-delà de la personne du dictateur pour éclabousser toute la nation arabe, en tous cas qui le considéraient comme le symbole de la résistance arabe, face à la conjuration américano-israélienne. “Nous adressons nos félicitations aux Israéliens”, soupire un citoyen syrien qui participait, dimanche à un débat organisé par la chaîne satellitaire Al-Djazira. L'animatrice, Joumana était assaillie d'appels des quatre coins du monde arabe. “Il aurait dû, comme il l'avait promis, se réserver la dernière balle à lui-même”, regrette un autre citoyen d'Egypte qui n'hésite pas à qualifier la capture de Saddam d'une autre “Naqba” (la déroute). C'est dire combien la reddition sans gloire du dictateur déchu a un impact psychologique profond sur l'opinion arabe, sur son imaginaire collectif qui est toujours à la recherche éperdue d'un leader pour la venger des humiliations historiques qu'elle ne cesse de connaître, depuis la fameuse déclaration de Balfour, de sinistre mémoire. La déception de l'opinion arabe est compréhensive, comme le sont du reste les réactions discrètes des capitales arabes qui souhaitent certainement tourner la page. Mais cette page ne saurait être tournée tant que les conditions politico-historiques qui produisent des Saddam existent. C'est en fait toute la problématique de la démocratie dans le monde arabe que pose aujourd'hui le cas Saddam. C'en est fini du dictateur irakien, certes, mais pas des systèmes politiques générateurs d'humiliation. N. S.