Le producteur et la metteur en scène évoquent, dans cet entretien, le spectacle Sports Play qui sera présenté à Béjaïa et à Alger, leur intérêt pour le travail de l'auteure Elfriede Jelinek qui a reçu le prix Nobel en 2004, ainsi que leur compagnie Just a Must créée en 2009. Liberté : Pourriez-vous nous parler de Sports Play (Ein Sportstück) qui sera présenté, pour la première fois en Afrique du Nord, au 5e Festival international du théâtre de Béjaïa, mais aussi à Alger au palais de la culture, le 3 novembre prochain ? Berislav Juraic : Nous avons fait le texte Sports Play d'Elfriede Jelinek à la commande du Forum culturel autrichien à Londres pendant les Jeux olympiques à Londres en 2012. Le Forum culturel autrichien est une organisation pour la promotion de la culture autrichienne dans le monde. La première était en juillet 2012, et nous avons aussi participé dans le programme officiel de l'Olympiade culturelle qui a eu lieu en parallèle à celle du sport. Notre venue en Algérie est aussi soutenue par l'ambassade d'Autriche en Algérie et la Fondation européenne de la culture, à travers leur programme de mobilité Step Beyond. C'est important de souligner ce soutien, car il est déterminant pour le succès de notre production à l'international. Vanda Butkovic : Sports Play est rarement produit hors des pays germanophones, et pour la première britannique, nous avons traduit la pièce, écrite en 1998, pour la première fois, en anglais. C'est une pièce qui est considérée comme la plus autobiographique de ses pièces, et outre les thèmes du sport et de la guerre, Jelinek parle du conflit tragique des sexes et compare l'image de la faiblesse, de la vulnérabilité et des exclus de la société avec celle de la santé, du fitness et des idoles sportives. Le chœur qui est aujourd'hui complètement absent dans l'écriture dramatique, et qui vient évidemment du théâtre grec, est placé au cœur même de notre spectacle. Le chœur cependant informe le public de la vérité, fait des commentaires sur les monologues, en se mettant en accord avec eux ou en essayant de les contredire. Le spectacle est donc une vraie gourmandise pour les connaisseurs du théâtre, mais aussi un spectacle frais et non chargé des normes théâtrales. Pour ces raisons, Sports Play communique avec tous ceux qui ont un peu d'intérêt pour le sport, sans exclure le thème de la condition de la femme, à laquelle Jelinek donne toujours une voix importante. Le sport n'est pas forcément l'une des thématiques dominantes dans le théâtre, pourquoi le choix de ce thème ? Vanda Butkovic : Vous avez bien noté que le sport n'est pas un thème fréquent des pièces théâtrales. Ce texte était une contribution logique du Forum culturel autrichien à Londres aux débats autour Jeux olympiques. Aujourd'hui, il est considéré que la guerre dans l'ex-Yougoslavie a commencé dans ma ville natale, Zagreb, en Croatie, lors du match des clubs de foot Crvena Zvezda et Dinamo. La recherche du sport comme un phénomène des masses est au cœur de ce texte, en particulier l'énergie et les mécanismes qui tournent l'individu en une masse uniforme avec une impulsion pour la violence. Le racisme dans le foot confirme que le foot est encore la grande catalyse pour le nationalisme et la dynamique fasciste du groupe. Bien sûr, il peut avoir un rôle très politique et j'espère que, bien que le foot puisse être la cause de la guerre, il peut aussi être la cause de la paix. Berislav Juraic : Le sport est dans sa nature une célébration d'un corps sain et fort et une condamnation du faible et malade. C'est un honneur de participer à cette édition du festival, d'autant plus que cette année le festival versera toutes les recettes de la billetterie au service de la lutte contre le cancer. Au début de ce projet, nous étions certainement inspirés par les Jeux olympiques à Londres, mais nous avons vite réalisé que ce spectacle fonctionne hors de ce contexte. Le texte de Jelinek est si riche, et à chaque représentation nous découvrons des choses nouvelles. Cette pièce est l'œuvre du Nobel de littérature Elfriede Jelinek. Qu'est-ce qui vous a intéressé dans le travail (et le propos) de cette écrivaine ? Vanda Butkovic : Le travail d'Elfriede Jelinek est davantage connu du public francophone à travers ses romans, dont le plus renommé est la Pianiste réalisé au cinéma (et primé) par Michael Haneke. La forme des pièces théâtrales de Jelinek donne aux metteurs en scène une liberté d'appliquer une pléthore de stratégies de mise en scène, qui inévitablement en fait des co-auteurs créatifs. Je suis un amateur de son écriture, et dans Sports Play, j'ai été intriguée par la comparaison entre le sport et la guerre. Dans les vingt dernières années, son écriture s'est basée sur la politique quotidienne. Jelinek a achevé Sports Play en 1998, bien qu'elle y ait commencé son écriture plus tôt, inspirée par la guerre en Yougoslavie, que le producteur et moi, nous avons vécue. En plus, ce qui était très important pour moi, c'était de donner la voix aux victimes, aux citoyens de deuxième classe et à ceux qui sont menacés. Berislav Juraic : En tant que producteur, je cherche toujours à collaborer sur des projets qui ont un élément de risque. C'est plus intéressant de ne pas savoir exactement ce qui va se passer à la fin des répétitions. Quand j'ai découvert Elfriede Jelinek, je ne pouvais pas croire qu'elle soit si peu connue, malgré le prix Nobel. J'espère qu'avec ce projet on a un peu rectifié la situation. C'est important pour des compagnies telles que la nôtre de faire découvrir au public de nouveaux auteurs. Vous avez fondé, en 2009, avec Vanda Butkovic, la compagnie Just a Must, avec pour intention première la promotion de textes post-dramatiques traduits sur les scènes internationales. Parlez-nous du parcours de votre compagnie ? Berislav Juraic : Notre compagnie est basée à Londres, mais nous nous voyons comme une compagnie internationale. Par exemple, l'équipe de Sports Play est constituée de membres de six nationalités. En 2009, Vanda a mis en scène les Présidentes de Werner Schwab, un auteur autrichien important, et moi j'ai fait un spectacle avec des danseurs algériens et croates à Annaba, avec lequel j'ai fait une tournée au Moyen-Orient et en Europe en 2010. L'année suivante, nous avons fait la première britannique du texte la Femme bombe de l'écrivaine croate Ivana Sajko. Et l'année dernière, nous avons fait Sports Play. Il est important de dire que nous ne sommes pas une compagnie régulièrement subventionnée et que nous devrons chercher des fonds pour chaque projet, bien qu'on ait quelques partenaires réguliers. C'est difficile de travailler et de planifier de cette manière, mais on a des collaborateurs et comédiens avec lesquels on s'entend très bien. L'année prochaine, nous montrons une pièce du dramaturge roumain Matei Visniec, peu connu hors Roumanie et les pays francophones. Depuis la fondation de la compagnie, nous étions intrigués par l'écriture autrichienne, et l'année prochaine nous présenterons aussi une autre pièce de Werner Schwab pour le vingtième anniversaire de sa mort. C'est pourquoi nous sommes fiers de représenter l'Autriche au Festival international du théâtre de Béjaïa. S. K. La pièce Sports Play sera présentée vendredi 1er novembre à 19h à la maison de la culture de Béjaïa ; et dimanche 3 novembre à 19h au palais de la culture Moufdi-Zakaria d'Alger. Rencontre (ouverte au public) avec l'équipe artistique, samedi 2 novembre à 16h à l'ambassade d'Autriche à Alger (17, chemin Abdelkader-Gadouche, Hydra, Alger). Nom Adresse email