Les armes chimiques employées en Algérie n'ont rien de particulièrement innovant. A la base du cocktail imaginé pour l'Algérie, des produits utilisés pour les opérations de maintien de l'ordre. Le CN2D est un composé de gaz CN (chloroacétophénone) et de DM (adamsite) dérivé de l'arsenic. Un troisième composé, le Kieselguhr – une terre siliceuse très fine – servait à transporter les particules de gaz très profondément dans l'organisme. C'est la combinaison de ces trois éléments fortement dosés qui aboutit à la création d'un gaz qui peut rapidement s'avérer mortel en milieu clos en provoquant une asphyxie ou des œdèmes pulmonaires. Pourtant, pris individuellement, ces deux gaz étaient à l'époque utilisés pour les opérations de maintien de l'ordre. Certaines archives laissent aussi apparaître la possible utilisation d'autres gaz toxiques. Mais en l'état actuel des sources accessibles en France et en Algérie, il est difficile de confirmer ces soupçons. Les Algériens et les Français ont été victimes de ces gaz toxiques. C'est toute l'horreur de cette guerre chimique. Dans la guerre, il y a la théorie et la pratique. En théorie, la doctrine de combat souterrain de l'Armée française éditée en 1959 recommandait aux soldats de faire une reconnaissance de grotte, d'aller au contact, de négocier une éventuelle reddition et si cela n'était pas possible, d'employer les armes chimiques pour les contraindre à sortir. Dans la pratique, face au danger de mort, les choses se passaient de différentes manières. Dès qu'il y avait un soupçon, la section armes spéciales pouvait envoyer dans le trou tout ce qu'elle avait en munitions chimiques pour être sûre du résultat. Tout dépendait, en fait, du commandement. Dans ces conditions, les gaz ont fait des victimes chez les indépendantistes algériens mais aussi dans les populations civiles retranchées dans les grottes. Terrorisés par l'approche des troupes, les habitants des villages se déplaçaient vers les grottes refuges. C'est ainsi que des crimes de guerre ont été commis. Une dimension supplémentaire du drame est que ces grottes servaient aussi de lieux de détention pour les militaires français prisonniers du FLN. Un peu moins de 700 militaires français sont encore portés disparus en Algérie. Ils ont pu être des victimes collatérales de ces opérations. Enfin, les soldats des sections armes spéciales exposés à ces gaz ont pour certains développé des pathologies pulmonaires, des cancers de l'estomac, des leucémies, des cancers de la peau... Difficile, toutefois, de lier systématiquement ces maladies à l'utilisation des gaz alors même que leur utilisation en Algérie était gardée secrète. Une décision du tribunal des pensions de Besançon en 2018 a reconnu que les atteintes pulmonaires d'Yves Cargnino étaient imputables aux effets du gaz CN2D en Algérie. Pour les anciens combattants français, une brèche était ouverte afin de faire reconnaître leurs préjudices. Mais combien sont encore vivants pour en profiter ? En Algérie, certaines grottes demeurent encore inaccessibles. Pour y voir plus clair, il faudrait terminer d'ouvrir toutes les archives militaires en France et confronter ces sources avec des enquêtes de terrain en Algérie. Les soldats français dont vous avez recueilli les témoignages semblent parler aujourd'hui pour dénoncer les maladies qui les ont affectés suite à leur exposition aux gaz toxiques. Avez-vous recueilli des témoignages de soldats qui dénoncent les crimes commis contre la population algérienne des montagnes comme l'ont pu faire les aviateurs qui déversaient du napalm sur les hommes, les animaux, les habitations, les champs et les forêts ? Bien sûr. Il est difficile de tout montrer dans un documentaire de 52 minutes. Mais il faut bien avoir conscience que la plupart de ces anciens combattants étaient des appelés et qu'ils ont découvert la guerre chimique en Algérie. Un des témoins du film nous a déclaré que lui et sa femme ont toujours refusé d'avoir un enfant par peur que la France l'envoie faire une sale guerre comme celle en Algérie. Le traumatisme est profond. Yves Cargnino a grandi en partie à Skikda (alors Philippeville) en Algérie. J'ai recueilli auprès de lui plus de dix heures de témoignage entre 2015 et 2017. Il m'a raconté sa jeunesse et le temps de l'insouciance où il était présent à toutes les fêtes religieuses avec ses camarades d'école, dont les fêtes musulmanes. Il parle d'ailleurs algérien. En pleine guerre, il a sauvé la vie d'un camarade d'enfance algérien nationaliste, qui creusait une tranchée sous la garde d'un soldat qui voulait ensuite l'exécuter. Yves Cargnino s'est battu avec ce soldat pour lui sauver la vie ! Dans le même temps, comme parachutiste, il se battait contre le FLN sans aucune pitié dans la guerre des grottes. Les hommes, dans leurs ressorts intimes, sont bien plus complexes que nos représentations après les événements de la guerre. L'historien doit souvent faire face à la noirceur des êtres, mais aussi à beaucoup de gris et quelquefois de la lumière. Ce même témoin m'a dit en 2017, en conclusion de nos échanges : « Mais si nous les avions alors considérés comme nos égaux, jamais nous ne nous serions permis de faire tout cela ». C'est le drame du colonialisme résumé en une phrase. Tous les anciens combattants français qui témoignent dans le film le font pour l'Histoire. Je les en remercie. Chacun à leur manière, dans leurs pudeurs, derrières leurs carapaces, nous hurlent : « Plus jamais ça » ! Est-ce que vous envisagez d'établir des collaborations avec des historiens algériens pour recueillir des témoignages de civils comme cela a été fait dans le documentaire ''Algérie, Sections Armes Spéciales'' diffusé sur RTS ce 9 mars ? Entre universitaires algériens et français, nous échangeons sans cesse. Cette collaboration autour du film ''Algérie, sections armes spéciales'' est exemplaire. Lorsque les deux sociétés civiles travaillent de concert des deux côtés de la Méditerranée, nous pouvons faire de grandes choses. Je pense que les historiennes et historiens algériens surestiment parfois l'importance des archives publiques en France. Dans le cas des crimes de guerre, ce sont souvent des archives de la dissimulation. Il est urgent de pouvoir lancer partout en Algérie des programmes de collecte de la mémoire locale de la Guerre d'indépendance. Si les archives françaises dissimulent, les villages et les individus n'oublient pas. Ces corpus de témoignages et d'archives privées (photos, etc.) doivent constituer des archives alternatives pour discuter les archives publiques françaises. Il y a là un chantier d'envergure à ouvrir. Sinon l'Histoire demeurera hémiplégique. L'Algérie peut prendre une place centrale dans le champ de l'Histoire orale au niveau international, en attendant aussi l'ouverture de toutes ses archives de cette période. Sans les témoignages des survivants de Ghar Ouchetouh, il aurait été impossible de retracer la chronologie de ce crime de guerre. J'espère pouvoir, dans les années à venir, contribuer dans la mesure de mes moyens et de mes connaissances au développement de ce champ disciplinaire aux côtés de mes collègues algériennes et algériens. C'est dans la recherche commune de la vérité historique que se trouve le plus sûr chemin vers la réconciliation. Interview réalisée par