Déjà prise pour cible à plusieurs reprises depuis les années 1990, la statue à l'effigie d'une femme nue qui orne la fontaine de Aïn El Fouara, au centre de Sétif, a été de nouveau vandalisée ce 24 février. Il s'agit de la septième attaque recensée contre ce monument depuis 1997. La vindicte populaire inaugure alors une politique de déculturation visant les monuments rappelant le patrimoine monarchique. Les églises, cimetières et châteaux sont pillés ; les tombes de la nécropole royale de la basilique Saint-Denis sont profanées. Tous les signes culturels et cultuels de la féodalité sont traqués, car ils offensent le nouvel espace public « démocratique, égalitaire et fraternel ». Déboulonner les statues des rois devient un acte fondateur : affirmer l'exclusive souveraineté du peuple, désormais seul détenteur légitime du pouvoir. Plus tard, sous la Commune de Paris, de mars à mai 1871, l'iconoclasme mémoriel visant une mémoire jugée insupportable et inique s'exprima de manière spectaculaire par la destruction de la colonne Vendôme et de la statue de Napoléon Ier, qui trônait à plus de quarante mètres de hauteur, incarnation monumentale de l'Empire. Selon certains historiens, en abattant ces emblèmes du pouvoir impérial, le peuple parisien entendait proclamer « Paris est à nous » et signifier son opposition radicale à l'haussmannisation autoritaire de la capitale. La chute du monument devenait ainsi un acte de réappropriation politique de l'espace urbain. De la mémoire coloniale à la souveraineté nationale algérienne En Algérie, dès les premiers jours de l'indépendance, monuments et statues coloniales furent à leur tour mutilés ou détruits. Dans la majorité des villes, les effigies de la puissance occupante furent déboulonnées ; certaines furent brisées par des foules galvanisées par la victoire triomphale sur la France coloniale désormais tombée de son piédestal. Aux yeux de ces citoyens algériens emplis d'un patriotisme ardent, ces statues incarnaient le colonialisme lui-même. Pour soustraire certains monuments aux profanations populaires, l'Etat algérien organisa leur rapatriement vers la métropole française. Le nouvel Etat indépendant adopta ainsi une politique mémorielle de rupture avec le patrimoine colonial : destruction, rapatriement ou dissimulation des monuments de l'ancienne puissance. Parallèlement, la jeune République révolutionnaire érigea plaques, stèles et monuments dédiés aux martyrs de la guerre de libération. Là où trônaient hier les symboles du conquérant, s'installèrent désormais les figures de la souveraineté nationale algérienne recouvrée. Certains monuments coloniaux furent déboulonnés pour être remplacés, sur le même emplacement, par des symboles patriotiques algériens. Tel fut le cas de la statue équestre de Bugeaud, dressée en plein centre d'Alger, remplacée par celle de l'émir Abdelkader, donnant son nom à la place devenue Place Emir Abdelkader. De même, la statue de Jeanne d'Arc, la Pucelle de France érigée à Alger, fut fougueusement renversée par les mâles algérois ; gravement endommagée, elle fut descellée de son socle puis expédiée en France, à Vaucouleurs. Autre symbole colonial majeur : le monument aux morts d'Alger, dit « Le Grand Pavois », inauguré en 1928, œuvre du sculpteur Paul Landowski. Les 10 000 noms français gravés sur ses parois furent biffés. En 1978, l'édifice fut recouvert d'un coffrage de ciment transformé en mémorial sculpté par le peintre M'hammed Issiakhem, célébrant la liberté et la guerre d'indépendance, figurée par des mains enchaînées surgissant du nouveau monument. Il s'agissait là d'un acte de refondation mémorielle : substituer une mémoire nationale à une mémoire coloniale. L'espace public algérien peut-il porter une mémoire coloniale ? Certains monuments blessent l'œil parce qu'ils offensent la mémoire. La statue de Sétif, l'emblématique Aïn El Fouara, semble ainsi heurter la sensibilité d'une partie des citoyens algériens, pour qui elle demeure un vestige symbolique d'un ordre révolu. Cette statue coloniale demeure depuis longtemps au cœur d'une controverse persistante. Les uns réclament sa destruction pure et simple. Les autres préconisent son déplacement vers un musée. Pour clore durablement la querelle, la solution la plus raisonnable consisterait sans doute à transférer cette œuvre tant décriée – devenue pour nombre d'habitants de Sétif symboliquement insupportable – dans un musée ou un lieu de mémoire consacré à la période coloniale française en Algérie. Elle y trouverait sa place comme témoignage historique, non plus comme élément constitutif de l'espace public contemporain. Je me permets une confidence. Un ami, Pascal, « Français de souche », plus proche des Algériens et plus au fait de l'histoire de la Guerre de Libération que bien des compatriotes, a lu mon précédent article consacré à la statue de Sétif. Il n'avait jamais vu cette sculpture. À la vue de sa photographie, cet homme pourtant athée et libre d'esprit m'a confié spontanément la trouver indécente, patrimonialement déplacée. Le regard extérieur confirme parfois ce que l'habitude finit par anesthésier. Pour conclure, il convient de rappeler que ces dernières années le phénomène de déboulonnage et de destruction de statues liées aux périodes esclavagiste, coloniale et raciste a pris une dimension internationale. Dans de nombreux pays occidentaux, une fièvre iconoclaste s'est emparée de citoyens déterminés à expulser de l'espace public les représentations qu'ils jugent indignes. Aux Etats-Unis comme en Europe, des militants radicaux s'emploient à « purifier » l'espace urbain des monuments hérités des époques esclavagiste et coloniale. Ainsi, dans plusieurs villes américaines, des statues de Christophe Colomb – accusé d'avoir inauguré le génocide des Amérindiens – ont été vandalisées. En Belgique, à Anvers, l'effigie de Léopold II a été déboulonnée. En Angleterre, la statue d'Edward Colston, marchand d'esclaves du XVIIe siècle, a été renversée, piétinée puis jetée à l'eau. Les statues sont décapitées, arrachées de leur socle, précipitées dans des lacs ou des ports. Au-delà des revendications antiracistes affichées, ces gestes ont un dénominateur commun : expulser de l'espace public un patrimoine mémoriel jugé moralement offensant. Ils s'inscrivent dans une remise en cause plus large de l'histoire « officielle » occidentale et du paradigme culturel et épistémologique qui l'a portée. Cependant, si la question patrimoniale engage la souveraineté symbolique d'une nation, elle relève de la superstructure idéologique plus que de l'infrastructure économique. Déplacer un monument colonial hors de l'espace public participe d'une clarification mémorielle nécessaire ; cela ne suffit pas à abolir les rapports sociaux qui ont rendu possible la domination coloniale. Car le colonialisme ne fut pas seulement une entreprise symbolique ou culturelle : il fut une forme historique de l'expansion du capital. Ses statues étaient l'expression visible d'un ordre économique fondé sur l'exploitation, la dépossession et l'intégration forcée dans le marché mondial. Déboulonner les effigies ne dissout pas les mécanismes qui perpétuent aujourd'hui l'inégalité, la dépendance et la subordination. Il est indéniablement plus commode de déboulonner à la sauvette des statues devenues inoffensives que d'affronter au grand jour les mécanismes d'une classe exploiteuse toujours aux commandes d'une société capitaliste belligène. La souveraineté symbolique est une condition de la dignité nationale ; elle n'est pas, à elle seule, la condition de l'émancipation sociale. Une chose demeure certaine : l'histoire ne se renverse pas en brisant des statues, mais en renversant les structures qui les ont érigées. Comme l'écrivait un partisan de la Commune de Paris : « Je plains ceux qui ne savent point juguler l'histoire d'aujourd'hui et qui se vengent en accusant les pierres. » (Suite et fin…) Khider Mesloub (1) Lire notre article La célèbre statue féminine de Sétif au statut toujours contesté, publié dans La Nouvelle République le 3 août 2025.