La Charte Africaine des droits et du bien-être de l'enfant, adoptée en juillet 1990 par l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA), rappelle que «l'enfant occupe une position unique et privilégiée dans la société africaine». La Charte égrène ensuite une série de normes dont certaines, hautement innovatrices, vont bien au-delà des exigences de la Convention aux droits de l'enfant (CDE) adoptée par l'ONU et entrée en vigueur en 1990, et placent l'enfant au cœur des enjeux et impératifs de paix, de développement et de progrès. Délivrée à l'issue de la réunion spécialisée sur le trafic des enfants en Afrique de l'Ouest et centrale, conjointement organisée en janvier 2001 par la République de Côte d'Ivoire et l'Organisation internationale de la police criminelle (Interpol), la Déclaration de Yamoussoukro, quant à elle, déplore «l'émergence et le développement du phénomène du trafic et de l'exploitation des enfants» et le qualifie, «sous toutes ses formes et à quelque fin que ce soit», de «nouvelle forme de criminalité». Rappelant que «les enfants sont les bâtisseurs des nations de demain et porteurs des espérances du futur», la Déclaration proclame la nécessité et «l'urgence de l'adoption d'initiatives régionales pour le bien-être des enfants». C'est dans ce dessein que, passant de la parole à l'acte, les 5 pays membres du Conseil de l'Entente (Bénin, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Niger et Togo) ont institué, en mars 2002, «un laisser-passer pour accompagner les enfants mineurs voyageant au sein de leur espace communautaire». La mesure vise à éradiquer et prévenir le trafic grandissant des enfants de la sous-région. S'agissant particulièrement de la question des enfants utilisés comme instruments de violence armée, l'OUA s'est engagée depuis quelques années dans une large campagne d'information et de sensibilisation, conformément, notamment, à la Résolution sur le fléau des enfants africains dans les conflits armés adoptée par la 4e session ordinaire du Conseil des ministres au mois de juillet 1996, et à la Déclaration de Maputo adoptée 3 ans plus tard par la 1re Conférence africaine sur l'utilisation des enfants comme combattants. Des promesses non tenues Cette dynamique montre bien que la dernière décennie du XXe siècle aura été celle d'un engagement diplomatique, juridique et politique sans précédent en faveur des enfants… Malheureusement, pour la majorité des enfants africains, la grande espérance née de cette effervescente activité diplomatique et juridique attend toujours de prendre corps dans leur vie de chaque jour. A quoi tient cet échec du droit et du politique à garantir efficacement les droits de l'enfant en Afrique ? Si l'on peut relever l'absence de bonne foi de nombreux dirigeants africains, ce manque de volonté politique n'est pas seul en cause… Aux facteurs structurels qui tiennent à l'échec des politiques de développement économique et social, aggravé par la marginalisation dans le processus de mondialisation, s'ajoutent des facteurs conjoncturels liés à l'absence de démocratisation, à la déliquescence du pouvoir étatique, ainsi qu'à des conflits armés persistants. La misère économique La grave crise économique que subit actuellement l'Afrique affecte au premier chef les enfants, «caste d'abandonnés, sans assistance et avec très peu d'espoir de s'en sortir». Ainsi, de plus en plus nombreux sont les enfants du continent qui sont contraints de se débrouiller par eux-mêmes pour survivre. Le travail est en passe de devenir la seule voie de survie de nombreux enfants en Afrique. En Côte d'Ivoire, par exemple, le gouvernement reconnaît que «la paupérisation des familles pousse les parents à avoir recours aux revenus du travail de leurs enfants». De plus, dans les grands centres urbains du pays, on constate l'existence d'une prostitution occasionnelle, masquée par des activités de façade (vendeuses ambulantes, petits gardiens, domestiques) et une prostitution professionnelle encadrée par des réseaux criminels évoluant en marge et hors de la loi. Au Gabon, on observe une augmentation du nombre d'enfants travaillant avant l'âge de 16 ans de manière informelle. Si certains enfants travaillent pour leur compte et à leur rythme (laveurs de voiture, gardiens sur les parkings), d'autres sont exploités par des adultes. C'est notamment le cas des enfants victimes de trafic (Bénin, Togo, Nigeria). Un nouvel esclavage ? Le drame de la majorité des enfants utilisés comme main-d'œuvre corvéable dans les grandes plantations industrielles d'Afrique de l'Ouest et centrale notamment, a conduit certains observateurs à soutenir que «l'esclavage et la traite des Noirs existent encore en Afrique, mais, cette fois-ci, les négriers sont les Africains eux-mêmes, et leurs marchandises, des enfants africains» (Joëlle Billé, Esclavage : le bateau de la honte, L'Autre Afrique, 19 décembre 2001-8 janvier 2002). Force est malheureusement de reconnaître que l'extrémisme du propos est peut-être à la mesure de la démesure des tragédies vécues par les enfants sur ce continent. En effet, comment réagir autrement face, par exemple, au scandale de l'Etireno, ce «bateau de la honte» dont la terrible cargaison d'enfants n'est pas sans rappeler l'enfer d'autres cargaisons d'humains affrétées il y a 4 siècles dans les mêmes conditions et à partir des mêmes côtes ouest africaines ! Ou encore lorsqu'on est confronté à la mort tragique, en février 2000 en Grande Bretagne, de la petite Victoria Climbié de nationalité ivoirienne, «bonne à tout faire» à peine âgée de 8 ans ! (BBC, African Children Enslaved in UK). De manière générale, l'on observe que «chaque année, quelque 200 000 enfants des régions les plus pauvres d'Afrique sont vendus comme esclaves» (Olenka Frenkiel, Trafic d'enfants africains : Etireno, le bateau de l'esclavage, Courrier International n° 580, 13-19 décembre 2001, p. 66). Doublement victime – d'une crise économique galopante et d'une abominable résurrection du mythe de «Nègre dur à la tâche» – l'enfant africain est en train de devenir une «denrée» fortement sollicitée à travers le monde entier, à des fins d'exploitation économique ou sexuelle. En Europe, dans un pays comme la France par exemple, l'on constate une aggravation de la prostitution des mineurs de plus en plus souvent venus de l'étranger, en particulier d'Afrique. Violence armée et défaite du droit Dans ceux des pays devenus sans Etat, ou continuant miraculeusement de subsister avec tout juste un résidu d'institutions publiques (Somalie, Sierra Leone, Liberia, République Démocratique du Congo, Soudan, etc.), des générations entières d'enfants ne savent rien d'autre de la vie que la violence homicidaire à large échelle. Cette autre particularité des misères de l'enfant africain place la question des droits de l'enfant au confluent des exigences de la règle de droit et des contraintes de sécurité. Le phénomène des «enfants de guerre» est loin d'être une simple et marginale excroissance des situations de conflit armé. Il est en train de devenir une tendance générale qui, dans de nombreux pays, atteint une majorité d'enfants. Au Liberia, l'Unicef estimait, en 1994, qu'à peu près 20% des 60 000 combattants libériens étaient des enfants de moins de 17 ans. Nombre de ces combattants aux dents de lait étaient âgés de moins de 10 ans au moment de leur enrôlement dans l'armée de libération. Au Soudan, pays d'une région à forte tradition d'enfants combattants, ces «garçons perdus» sont encore plus nombreux. Au cours des 16 années de guerre civile au Mozambique, 10 000 enfants ont été enrôlés souvent de force dans la guérilla de la Renamo ou au sein de l'armée gouvernementale (Comité français de l'Unicef, Les enfants et la guerre, 1996, p. 12).