Pour les savants de l?islam, Dieu seul sait la v?rit?, et ceux qui interpr?tent Sa parole ne saisissent n?cessairement que des reflets partiels, subjectifs, de cette v?rit?. Apocryphe ou non, le hadith selon lequel ? les divergences d?opinion dans ma communaut? [celle du proph?te Mohamed) sont une source de mis?ricorde ?, est r?v?lateur de cet esprit d?ouverture ? l?autre et a d?termin? une certaine ? ?thique du d?saccord ? qui ?tait la r?gle parmi les premiers savants. Ne vit-on pas l?imam M?lik refuser au calife al-Mans?r que son c?l?bre ouvrage al-Muwatt?? soit impos? comme r?f?rence unique du droit dans le monde musulman d?alors ? Il ?tait n?cessaire, ? ses yeux, que se maintienne une pluralit? de sources et d?interpr?tations. La m?me approche a pr?valu dans d?autres domaines de la science islamique. Prenons l?exemple de la mystique, de ce soufisme dont le cheikh Ahmed al-Zarr?q, au XVe si?cle, affirmait qu?il ne cesserait de bien se porter tant que ses membres auraient des positions divergentes . Il faisait sans doute allusion, notamment, ? l?extr?me richesse des temp?raments spirituels au sein du soufisme, qui pr?serve ce dernier de toute uniformit?. Etre mystique en islam, c?est suivre la Voie muhammadienne (al-tar?qa al-muhammadiyya), qui f?d?re toutes les voies particuli?res, c?est-?-dire tous les ordres soufis, ou confr?ries. Le v?ritable ma?tre, dans le soufisme, le ma?tre des ma?tres n?est-il pas le proph?te Mohamed, dont les diff?rents cheikhs sont les repr?sentants ? Dans l?Islam classique, les membres des ordres soufis avaient le sentiment d?appartenir ? une seule grande famille initiatique, et cela en d?pit de certaines rivalit?s inh?rentes ? la nature de l?ego humain ; cette ampleur de vue a parfois disparu ? l?heure actuelle, o? r?gne volontiers l?exclusivisme entre les confr?ries. II. A l?or?e de ce XXIe si?cle, la dynamique unit? / multiplicit? en islam porte en elle des fruits que peut cueillir l?Occident contemporain. Elle est ? m?me de susciter ici une ouverture providentielle sur les plans spirituel et civilisationnel. Ainsi, pour l?islam, il existe une seule culture humaine issue d?Adam, et ? laquelle nous participons tous. Certes, Dieu nous a r?partis sur terre en de multiples communaut?s, car il fallait que nous apprenions ? nous conna?tre, et donc ? nous respecter ( je me r?f?re ici au verset bien connu : ? ? vous les hommes ! Nous vous avons cr??s d?un m?le et d?une femelle. Nous vous avons constitu?s en peuples et en tribus pour que vous vous connaissiez mutuellement ? (Coran 49 : 13). ? La cr?ation des cieux et de la terre, la diversit? de vos langues et de vos couleurs sont autant de signes divins pour ceux qui savent ?, nous dit encore le Coran (30 : 22). Mais l? r?side l??preuve ?voqu?e dans un autre passage coranique, ?preuve de la diversit? et de la s?paration qui ne sera lev?e que lors de notre r?sorption en Dieu : ? Si Dieu l?avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communaut?, mais Il a voulu vous ?prouver par le don qu?Il vous a fait. Cherchez ? vous surpasser les uns les autres dans les oeuvres de bien. Votre retour ? tous se fera vers Dieu ; Il vous ?clairera, alors, au sujet de vos diff?rends ? (Coran 5 : 48). Le Coran, on le voit, lance un d?fi permanent ? la soci?t? humaine : celui de la reconnaissance de l?autre. Le Livre saint attire souvent l?attention sur le fait que notre conscience d??tre humain est unique, bien que nous soyons entour?s de multiples formes de vie. Un tel degr? de conscience doit amener les musulmans ? d?passer davantage le seuil de la seule fraternit? islamique. L?esprit de corps qui assure la coh?sion de la Umma, de la communaut? musulmane, ne doit pas en estomper la vocation universaliste. ? Cette communaut? qui est la v?tre est une communaut? unique, et Je suis votre Seigneur. Adorez-moi donc !... Ils s?entre-d?chir?rent, mais tous, ils retourneront ? Nous ? (Coran 21 : 92) : pour certains commentateurs, le terme umma (?communaut??) d?signe ici la communaut? des hommes, et non tel ou tel groupe particulier. Dans cette perspective se comprend mieux l?appel pressant de R?m?, ce grand mystique du XIIIe si?cle : ? Viens, viens, qui que tu sois, infid?le, religieux ou pa?en, peu importe.