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Misère et djihad (1re partie )
Publié dans El Watan le 09 - 11 - 2004

Les attentats de Casablanca du 16 mai 2003 ont révélé au monde l'implantation d'une forme nouvelle de l'idéologie fondamentaliste, le takfir, qui ne se contente plus de combattre les Etats-Unis ou l' «entité sioniste», mais dénonce les dirigeants musulmans (et tous ceux qui, de près ou de loin, les soutiennent) comme «non-musulmans» et les condamne comme apostats (ceux qui ont renié leur foi). Ce courant use de la violence politique contre les Etats afin de les contraindre à «un retour aux lois de Dieu et à la société prophétique de l'Islam originel». Il ne vise pas uniquement à renverser des régimes corrompus et impopulaires, mais aussi à épurer l'ordre politique en place.
Né dans les années 1970 d'une scision des Frères musulmans égyptiens(1), le takfir Wal-Hijra, est devenu l'une des principales idéologies de la violence dans le monde musulman, notamment depuis le début des années 1990 (2).
Le takfir a aussi représenté une rupture avec les autres courants islamiques, plus enclins à participer au jeu politique légal pour tenter d'instaurer, par la voix des urnes si nécessaire, un Etat islamique. On le désigne parfois sous le terme de salafisme takfiriste(3).
L'importance prise par la doctrine du takfir chez les groupes terroristes reflète aussi une rupture entre cette frange extrême de l'Islam politique et des pays pourtant ancrés dans un Islam traditionnel comme le Maroc. Le cas de cet Etat, dont le roi est «descendant du Prophète», montre qu'il s'agit bien d'un déplacement de la frontière entre les djihadistes et leurs cibles, à l'intérieur même des sociétés musulmanes.
Une déclaration d'apostasie à l'encontre de la société et de l'Etat marocains a été émise par des groupuscules fondamentalistes et distribuée dans des mosquées des faubourgs de Casablanca, quelques semaines avant les attentats du 16 mai 2003. Parlant de M. Mohammed Fizazi – un instituteur de 57 ans, «théoricien» un instituteur de takfir condamné à trente ans de réclusion criminelle en août 2003 (4) -, un militant salafiste déclarait : «Le crime pour lequel Fizazi a été jugé est qu'il disait la profession de foi musulmane (Il n'y a de Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète) de manière différente des autres !» Une telle déclaration signifie que la relation à l'Islam est désormais différente chez les salafistes takfiristes et que les autres musulmans sont considérés comme impies.
L'enquête ouverte après les attentats de Casablanca – comme ceux, d'ailleurs, du 11 mars 2004 à
Madrid – a révélé que la majorité des groupes takfiristes sont issus des bidonvilles de Casablanca, de Meknès, de Fès et de Tanger, ainsi que des faubourgs déstructurés des villes marocaines (5). Elle a également mis au jour le fort ancrage local de ces groupes extrémistes, qui ne constituent pas seulement des «cellules dormantes» prêtes à répondre à une commande d'Al Qaîda, même si le réseau de M. Oussama Ben Laden joue un rôle important dans le travail d'encadrement logistique et la fixation des orientations stratégiques (6).
Pour avoir une idée de l'ampleur de la violence pratiquée par les takfiristes au Maroc, il faut savoir que, lors de la seule année 2002, ils ont assassiné quelque 166 civils… Une donnée que les grands médias se gardent bien de diffuser. Cette violence peu médiatisée se manifeste surtout dans les quartiers pauvres des banlieues. L'action autonome de caïds de quartier, autoproclamés «émirs» – tels Fikri, dans une banlieue de Casablanca, ou Rebaâ, chef des milices des faubourgs de Meknès, et autres «émirs» siégeant à la tête d'une dizaine de groupes locaux -, montre que ces groupes agissent aussi de leur propre initiative et non pas toujours en fonction de consignes venues du fond de l'Afghanistan.
Ces takfiristes font partie d'une nouvelle génération d'intégristes issus des déclassés des quartiers insalubres de localités désintégrées (7). Leurs fiefs se situent dans ce qu'on appelle al-karyan, les anciennes carrières situées dans des zones industrielles laissées en friche après l'indépendance, en 1956, et devenues des zones de relégation. Depuis plusieurs décennies, les bidonvilles s'y multiplient dans lesquels échouent les paysans sans terre, déracinés des campagnes pauvres. La plupart des kamikazes du 16 mai 2003 et des takfiristes sont des «karyanistes» issus d'une frange sociale honnie habitant ces bidonvilles infernaux.
Dans le Grand Casablanca, le douar Sekouila, fief de l' «émir» Fikri, et les bidonvilles Thomas et Lahraouiyine, quartiers d'origine des kamikazes du 16 mai 2003, se sont créés illégalement. Assemblages de planches et de cartons trouvés dans les rues, les baraques de fortune y sont disposées non en ruelles mais en blocs anonymes, formant des quartiers qui n'ont pour ainsi dire pas d'identité publique. Leurs habitants ne survivent qu'au moyen du trafic et du larcin – économie informelle de la débrouille. Situés à moins d'une demi-heure du centre-ville de Casablanca, ces ghettos miséreux n'ont ni eau courante, ni égouts, ni électricité, et les eaux stagnent dans les ruelles en terre qui pourrissent sous la chaleur et attirent des nuées de moustiques, vecteurs de toutes sortes de maladies. Les habitants des quartiers résidentiels les surnomment «Tchétchénies», terme qui en dit long sur leur état de désintégration urbaine, sociale et culturelle.
Ces zones déterritorialisées sont devenues des viviers de takfiristes. Car la différence n'est pas seulement tactique entre les takfiristes et les islamistes reconvertis dans le légalisme politique, à l'instar du Parti de la justice et du développement (PJD), ou dans l'action sociale, comme l'organisation caritative Al Adl Wal Ihsan (Justice et bienfaisance) du cheikh Yassine, elle est aussi sociologue. Les salafistes du takfir ne sont pas des jeunes issus des quartiers populaires de la médina (la vieille ville, au cœur historique de la cité), ni même des cités ouvrières et des grands ensembles depuis longtemps désertés par les partis, les syndicats de gauche et l'extrême gauche, et quadrillés depuis 20 ans par les militants islamistes traditionnels.
Les takfiristes sont des aliénés issus de milieux sociaux désintégrés qui n'ont connu que l'univers sordide et brutal de ghettos et ont été traités par la société comme des bêtes féroces. Au nom de l'islam, ils retournent cette férocité impitoyable contre l'ordre établi.
La décomposition de la culture du derb, le quartier populaire traditionnel urbain, est pour beaucoup dans la propagation du salafisme takfiriste dans ces banlieues. Si dans la médina, les plus démunis survivent grâce au commerce informel et à la solidarité traditionnelle, il en va tout autrement dans les bidonvilles. Là, l'inexistence d'activité économique, l'isolement de la population et la rupture avec le reste de la société encouragent les comportements marginaux. Au quotidien, l'approvisionnement est assuré par de rares marchands ambulants. L'absence de souk et de petits commerces surprend le visiteur. Les conditions de vie sont désastreuses.
Traditionnellement, la convivialité dans les médinas du centre-ville s'organise autour de la mosquée, du four à pain et du bain maure. Dans les bidonvilles, l'absence de cette organisation typique de la vie collective des anciens quartiers populaires a empêché la construction du lien social – preuve que l'islam salafiste marocain est le produit de la désagrégation de l'islam traditionnel et non de la résurgence de celui-ci.
Comparés aux quartiers de la vieille ville, pleins de petits commerces et grouillant de monde, les faubourgs takfiristes effrayent par leur solitude. De surcroît, faute de transports en commun, les habitants sont condamnés à l'enfermement. Eloignés de toute sorte de d'emplois éventuels, de l'activité sociale de la ville, et survivant avec presque rien, la plupart des karyanistes fondamentalistes n'ont jamais vu le centre urbain. Cet éloignement fait dire à beaucoup, non sans ironie, que, issus de ce quartier, les kamikazes du 16 mai 2003 ont vu pour la première fois le centre de Casablanca le jour de l'attentat…
Pendant longtemps, dans le bidonville Lahraouiyine, réputé pour être le principal bastion takfiriste du Grand Casablanca, la police n'a jamais pénétré. On n'y trouve aucune présence de l'Etat ou des services publics : ni école, ni dispensaire, ni bureau de poste, ni caisse d'épargne, ni transport en commun…
Quelques charrettes en bois, traînées par de squelettiques mulets, acceptent de remonter la route nationale vers cette banlieue maudite, classée depuis les attentats comme localité la plus dangereuse du pays. Par peur de la délinquance et des salafistes locaux, les taxis collectifs refusent de desservir ce qui devient peu à peu une sorte de no man's land ; les téméraires chauffeurs qui acceptent de faire le déplacement demandent une «prime de risque»…
(À suivre)
Article paru dans Le Monde diplomatique de novembre 2004 et reproduit avec l'autorisation des responsables de la rédaction


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