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Des forteresses aux pieds fragiles
Publié dans El Watan le 20 - 04 - 2012


Tlemcen de notre envoyé
Pillage, dégradation naturelle, absence de clôture, avancée du béton, érosion du sol, passage de routes… Le patrimoine archéologique et culturel algérien est en danger. Cette situation s'est aggravée durant les années 1990. Abdelwahab Zekagh, de l'Office national de gestion et d'exploitation des biens culturels (OGBEC), a rappelé que des zones entières ont été abandonnées en raison des «années noires» du terrorisme. «Heureusement que les choses reviennent à la normale et que l'Etat élabore des plans de protection et de réhabilitation. Il faut connaître les périmètres, mettre les clôtures pour éviter le vol d'objets archéologiques», a-t-il déclaré à la faveur de journées d'étude sur le thème «Confluences historiques entre Al Andalus et les royaumes maghrébins de l'Algérie», organisées dernièrement par le département expositions de la manifestation «Tlemcen, capitale de la culture islamique» au Musée d'art et d'histoire de la capitale des Zianide.
Selon lui, il existe un réseau spécialisé dans le pillage des objets archéologiques. Il a relevé que le site de Kalaât Beni Hammad, qui est situé à 30 km de M'sila dans la région de Maâdhid, est immense, dépassant les 180 ha. «Ce site est en contact avec une voie principale. Il est exposé aux mêmes risques que celui de Achir, à Médéa, avec l'avancée rapide de l'urbanité. Il faut délimiter les lignes de protection avant qu'il ne soit trop tard. Cela s'est fait ailleurs. A Tipasa, par exemple, des constructions ont été faites sur des sites archéologiques», a observé Abdelwahab Zekagh. L'archéologue Abdennour Benkherbèche, représentat de l'OGBEC à M'sila, a rappelé, lors d'une conférence, l'importance de la Kalaât Beni Hammad, premier site algérien classé patrimoine de l'humanité par l'Unesco en 1980.
«Cette Kalaâ avait été la première capitale de la dynastie hammadite, deuxième Etat organisé, né au Maghreb central après les Rustumide, dans la première moitié du XIe siècle», a-t-il relevé. Hammad Ibn Bologhine (fils de Bologhine Ben Ziri Es Sanhadji, fondateur de la dynastie des Zirides vers 972 et reconstructeur d'Alger et de Médéa) avait fondé la Kalaâ en 1007 dans le mont de la Hodna. Sept ans plus tard, Hammad Ibn Bologhine déclarait l'instauration de la dynastie berbère des Hammadites, indépendante de celle des Zirides. Kalaât Beni Hamad se trouve à 36 km au nord-est de M'sila, à presque 1000 m d'altitude. Selon Ibn Khaldoun, la Kalaâ, à mi-chemin entre les grandes cités du Maghreb de l'époque comme Fez, Kaïrouan et Achir, était devenue le lieu de rencontre des savants, commerçants et étudiants, surtout durant le règne des successeurs de son fondateur comme Al Qaîd, Muhsin et Al Nasir.
Al Nasir avait, par exemple, construit plusieurs palais comme ceux de l'Etoile (Qasrou al kawkab) et de la Mer (Qasrou al bahr) et avait élargi la Grande Mosquée. Des caravanes de commerce affluaient de partout tant d'Irak et d'Egypte que de l'extrême Maghreb. Abdennour Benkherbèche a observé que le minaret de Mosquée de la Kalaâ avait été soigneusement décoré avec du zelidj, ce qui était une nouveauté dans les modes architecturaux de l'époque. En plusieurs points, la mosquée de la Kalaâ ressemblait à celle de Kaïrouan. Les fouilles archéologiques n'ont, selon Abdennour Benkherbèche, pas tout découvert de ce site historique. «L'architecture palatine particulière de la Kalaâ avait influencé les constructions des dynasties venues après les Hammadites», a observé Abdennour Benkherbèche. La Kalaâ, plusieurs fois menacée par les Hillalien, avait été en partie détruite par les Almohades vers 1152. Les Almohades avaient notamment détruit le mur de 7 km qui protégeait la cité des invasions extérieures.
Achir, capitale des Zirides
Le site de Achir, dans la région de Médéa, est lui aussi menacé par l'extension urbaine. Achir, actuellement située à 200 km au sud d'Alger, dans la commune de Kef Lakhdar, à 1280 m d'altitude dans le Titteri, fut la capitale des Zirrides, dynastie des Sanhadja. Elle avait été construite par Ziri Ibn Menad (père de Bologhine Ibn Ziri) qui régnait au nom des Abassides, alors établis à Baghdad, avant de se mettre sous l'étendard des Fatimides, vers 910, et de défendre avec acharnement leur cause. Il devait livrer bataille notamment à des tribus berbères comme les Zénètes de Banou Ifren. Ziri Ibn Menad obtenait alors l'accord du calife fatimide pour construire «sa» ville forteresse, Achir, saluée par le géographe andalou Abou Obeïd Al Bekri comme «une place forte» difficile à conquérir.
Ziri y frappait la monnaie à son nom. Achir devait ensuite être reprise, occupée, parfois dévastée, par les Hammadites et les Zénètes… Qu'en est-il aujourd'hui ? Le site a été pendant longtemps livré à la nature malgré son importance historique et archéologique. Selon l'architecte Ahmed Akli, un plan de protection et de mise en valeur du site a été élaboré. Il a rappelé que les archéologues ne commençaient à s'intéresser à Achir qu'à partir du XIXe siècle. Il a évoqué les fouilles répertoriées dans Les cahiers d'Achir (publiés à Alger par l'Agence nationale d'archéologie et protection des sites et monuments en 1994). «Il fallait désenclaver l'ensemble et faire quelques aménagements. La protection concerne ce qui est apparent. Il y a aussi des fouilles à faire sur ce qui est enseveli.
Le site est divisé en quatre parties : Bénia, Achir, Achir Gharbia et Menzah Ben El Soltane. Cette dernière n'est accessible qu'à pied, à une heure de marche avec un guide», a précisé Ahmed Akli. Bénia, qui avait été construite par Bologhine Ibn Ziri en 972, à 2 km de Achir, est aujourd'hui menacée par les nouvelles constructions de la commune de Kef Lekhdar. D'où la nécessité d'accélérer la mise en place de dispositifs de sauvegarde. Ahmed Akli a parlé de mesures d'urgence, surtout que le site se dégrade en raison des facteurs climatiques.
El Mansourah, histoire d'une douleur
La Mahala d'El Mansourah, cité mérinide construite à l'époque de Abou Yacoub Youssouf Al Naser à l'ouest de la ville de Tlemcen (ancienne Tagrart), est aujourd'hui le symbole de ce que furent les guerres inter-maghrébines au Moyen-Âge. Les Mérinides, qui avaient pour capitale Fez, avaient assiégé et isolé Tlemcen, à l'époque des Zianides, pendant huit ans, du 6 mai 1299 au 13 mai 1307 (l'un des sièges les plus longs de l'histoire). Zianides, Mérinides et Hafsides, qui étaient installés à Tunis, avaient remplacé l'Etat des Almohades, en déclin. Selon l'universitaire Fouad Ghomari, les habitants de Tlemcen guettaient chaque soir la venue, par les chemins de l'ouest, des Mérinides.
Le sultan Othmane Yaghmoracen, qui habitait le Mechouar, recevait des messages de Abou Yacoub Youssouf Al Naser. «Abou Othman, nous vous accordons la vie sauve en contrepartie de Tlemcen», écrivait le sultan mérinide. «Ce que nous avons acquis par l'épée nous ne le donnons que par l'épée», devait répondre Yaghmoracen. «Les Mérinides attaquaient Tlemcen à l'aide de catapultes armées de pierre en marbre. La ville résistait. Le sultan mérinide décidait alors d'attaquer en réduisant les habitants à la famine et en encerclant la cité et obligeant les régions environnantes à la soumission. Il avait décidé de construire El Mansourah où il y a son palais avec la mosquée et l'enceinte ensuite, cela avait été appelé “Tlemcen, la neuve''», a expliqué Fouad Ghomari.
Le siège de Tlemcen s'était terminé par l'assassinat de Abou Yacoub Youssouf par un domestique dans des conditions troubles. «Cette guerre fit plus de 120 000 victimes dans les deux camps», a-t-il rappelé. Cette hypothèse avait été rapportée par Ibn Khaldoun Il a regretté la disparition des traces des maisons de moindre importance bâties à côté du palais du sultan. El Mansourah avait été dévastée par les Zianides après la levée du siège, puis reconstruite trente ans plus tard par le sultan mérinide Abou El Hassan, revenu pour un autre siège, réussi cette fois-ci. Abou El Hassan n'avait pas résisté à la tentation de bâtir son propre palais, celui de «la victoire» en 1334.
Son règne devait durer quatorze ans. Les Zianides reprenaient le pouvoir en détruisant El Mansourah. Ne restent aujourd'hui que le minaret, restauré dans des conditions discutables, et les ruines des remparts. Les escaliers menant au minaret ont été reconstruits avec de la brique rouge. Cela a altéré l'image du site, réduisant de la grandeur du site. Les architectes et archéologues estiment que le site d'El Mansourah devrait être repris et restauré une nouvelle fois pour respecter son aspect initial.
Taza, un site méconnu
L'archéologue Azzeddine Bouyahiaoui mène, pour sa part, des fouilles à Taza, dans la région de Tiaret, un site méconnu. «Taza était un des forts de l'Emir Abdelkader qui se trouvait sur sa troisième ligne défensive. Ce fort avait connu un événement historique important avec la réunion du madjliss echoura qui avait décidé de la reprise du djihad contre les Français. Ce site a été occupé par un bidonville qui a été dégagé. Cela nous a permis d'entamer les fouilles», nous a-t-il indiqué. Des fouilles qui ont déjà facilité le dégagement des premières structures.
«Nous avons trouvé des pièces de monnaie, de la céramique et des éléments qui permettent de croire que Taza avait été occupée avant l'Emir Abdelkader, à l'époque médiévale. Nous sommes aussi sur le substrat romain. Nous avons trouvé des objets allant du IIe jusqu'au VIe siècle», a précisé Azzeddine Bouyahiaoui. Il regrette l'absence de publications scientifiques d'archéologie en Algérie. «Nous avions par le passé deux bonnes revues, Lybica et le Bulletin de l'archéologie. Deux publications de dimension internationale. Ces deux revues doivent reprendre pour l'évaluation des travaux menés sur le terrain», a-t-il plaidé.


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