Le récit s'ouvre sur un événement tragique : l'assassinat de Aissa le Borgne, alors qu'il tentait de franchir l'ultime rempart le séparant de la terre promise, et se développe autour des faiblesses, des abandons et des déchéances de l'être humain dans sa traversée clandestine. « Une balle retentit de nulle part et mit douloureusement à terre Aïssa le Borgne (….) Du haut du mur en fer qui s'élevait continuellement vers le ciel grisâtre, Maria exécutait discrètement le signe de la croix (…) Subitement, le ciel s'assombrit puis déféqua brutalement une pluie ravageuse. Un pet sonore ébranla les fesses squelettiques d'Aïssa qui, dans un ultime râle, rendit l'âme, un sourire sournois sur ses lèvres tuméfiées. Le Borgne ne pouvait rendre meilleur hommage à une civilisation qui venait de l'accueillir dans une sépulture sans épitaphe. » Mêlant fiction et réalité, fol espoir d'une vie meilleure et folie des hommes, cet opus (110 pages) retrace l'expérience vécue par notre collègue au contact des communautés subsahariennes massées le long de l'Oued Jorgi, célèbre camp d'apatrides situé à 4 Kilomètres de Maghnia, sa ville natale, aux frontières algéro-marocaines. Pour quelques uns, la route va s'arrêter à Oued Jorji, un nom's land disposant de son propre Souk, érigé au milieu de taudis crasseux séparés par l'Avenue Montrou. Ils s'y installent, font des affaires- parfois louches-, entrent dans le réseau des passeurs, pour quelques temps. Si l'occasion se présente, ils peuvent aussi tenter de passer en Europe. Pour tous, l'objectif est d'atteindre le vieux continent, en premier l'Espagne par le Maroc : ils prennent la route de Nador, vont jusqu'à Bénissar et de là traversent à la nage (300 à 400m), pour atteindre l'enclave espagnole de Mélilla. Dans Itinéraires interdits, qu'il a mis une année à écrire, d'une manière irrégulière, Berriah nous raconte comment son destin a changé de trajectoire suite à un reportage sur les migrants clandestins du Mali. Alourdi de ses bagages – en fait, des à-priori, des stéréotypes et autres conjectures – il emprunte, dès le départ, des chemins détournés pour arriver à destination. « Je me souviens encore de ce jour », dit-il. C'est l'amour, l'humour et la mort qu'il va trouver. C'est aussi son identité d'Africain. C'est, pour lui, le chétif au tient basané, le début d'une histoire invraisemblable, intimiste, que nous font découvrir Camara le Bossu, malien musulman, Eva, l'éthiopienne falacha, et Abdoullay le camerounais. Tous ont fui leurs gouvernants, la misère, les guerres ethniques et les injustices d'un continent faussement solidaire. Une plèbe ne jurant que par le départ….vers le nord, aussi loin que possible. Tout au long de la lecture, au fil des pages, l'humour caustique de l'auteur se fond dans les entrailles nauséabondes du camp Jorgi où violence, haine et discrimination intra-communautaire écrasent des être déjà fortement désemparés. La mort cruelle de Camara, tué par des nigériens pour avoir rouspété devant le spectacle d'une femme nue, marque une fracture entre communautés et précipite le départ de ceux qui constituent la minorité. Commence alors un voyage vers l'inconnu avec comme compagnons de route Maria la Béninoise et Aïssa le Borgne. Puis, la traversée tumultueuse des territoires de l'est marocain, à destination de Melilia. Ce voyage, pour « Partir», Berriah va le vivre de l'intérieur. « Depuis ce jour, dit-il en avant propos, je me vois noir avec un cœur blanc. Depuis ce jour, j'ai enfourché mon destin vers l'inconnu… » Chahreddine invite, à travers ce récit poignant, le lecteur à prendre conscience de l'extrême détresse qu'éprouvent des milliers de déracinés en quête de liberté et de justice. Une détresse encore d'actualité. En somme, un récit haut en couleurs, court et qui se lit goulûment…. L'ouvrage sera disponible prochainement en Algérie. Une fois passé entre ses mains, l'auteur prévoit d'organiser une offre dédicace à…. l'Oued Jorgi.
Itinéraires interdits, édition Le chasseur abstrait (collection Lettres Terres). Mars 2012 (110 pages). Prix 14 euros