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«Les législatives hongroises prouvent que le populisme s'implante partout en Europe»
Publié dans El Watan le 14 - 04 - 2018

Je ne l'ai jamais employé. Mais bien sûr, nous utiliserons la loi pour être respectés», a affirmé mardi dernier Viktor Orban. Cécile Vrain, responsable des relations extérieures à l'ESJ de Paris et spécialiste de la Hongrie, explique que la large victoire du Fidesz s'inscrit dans une dynamique de changement qui touche toute l'Europe. Une dynamique à laquelle, ajoute-t-elle, il faut être très attentif, car pouvant être porteuse de fractures.
– C'est une victoire massive que le Premier ministre Viktor Orban, partisan d'une approche musclée contre l'immigration illégale, vient d'accrocher à son tableau de chasse politique, remportant haut la main le scrutin législatif de dimanche. Vous attendiez-vous à une victoire aussi large ?
La victoire de Viktor Orban n'est pas du tout une surprise. Tous les sondages donnaient son parti, le Fidesz, gagnant. Elle était attendue et seul un doute subsistait concernant le nombre de députés élus afin de savoir si le Premier ministre pouvait compter sur un hémicycle complètement dévolu à son parti, ou non.
Les résultats ont non seulement confirmé la victoire de Viktor Orban, mais ils ont même été plus loin, car ceux-ci sont en nette progression par rapport à ceux de 2014. La situation de l'opposition est de plus en plus critique en Hongrie. Le Jobbik arrive, là aussi sans surprise, en seconde position avec 19,3% des voix. C'est un résultat en très légère baisse par rapport à 2014. Son président Gábor Vona, membre fondateur de ce parti d'extrême droite, a malgré la deuxième place de son parti, annoncé son retrait définitif de la vie politique, abandonnant même son poste de député.
Quatre autres partis d'opposition siégeront au Parlement hongrois, le Parti socialiste, qui n'est plus que l'ombre de lui-même, le parti écologiste, le LMP, parti centriste, et enfin le DK, le parti libéral. Surtout, et c'est la seule véritable surprise de ces élections, la participation des électeurs a été marquée par une très nette hausse par rapport au scrutin de 2014 – 69,5% contre 61,7%. Les analystes politiques avaient estimé que cela aurait dû profiter aux partis d'opposition, ce qui, comme nous le savons, ne fut pas le cas.
– Quelle lecture faites-vous justement des résultats de ces législatives hongroises ? Beaucoup d'observateurs parlent de scénario du pire.
Il est évident que ces élections donnent à nouveau la victoire absolue à Viktor Orban qui va ainsi pouvoir continuer à modifier sans réelles résistances politiques la Constitution et faire voter des lois controversées aux yeux des Européens.
Après avoir réduit les pouvoirs de la justice, des universités étrangères, des médias, en aidant à faire disparaître deux des principaux quotidiens hongrois existants depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'un de gauche, le Nepszabadsag, l'autre de droite, le Magyar Nemzet, tout récemment, les contre-pouvoirs que sont les ONG et les associations sont désormais la prochaine cible de Viktor Orban.
– Quelles peuvent être les retombées de ces élections sur l'Europe ? Les droites populistes et xénophobes ont l'air d'avoir de l'avenir en Europe…
Il est certain que les dernières élections européennes, que ce soit en France, Autriche ou Italie, ont vu la montée des droites populistes, voire xénophobes qui ont su surfer sur la peur d'une arrivée massive de migrants musulmans. Certains parlent de fracture entre l'Europe occidentale et centre-orientale, mais est-ce vraiment de cela dont il s'agit ?
En effet, ce n'est pas seulement dans les pays d'Europe centrale et orientale que le populisme s'implante peu à peu, mais partout. Il s'agirait plutôt d'une fracture entre discours politiques nationaux et européens. Nous sommes témoins d'un double discours et cela dans de nombreux pays, dont la Hongrie. Dans chaque Etat, il s'agit de gagner des élections. Rien de mieux et de plus facile que de jouer sur la carte de l'insécurité, comme on l'a vu en Allemagne par exemple et en Hongrie évidemment.
Il peut y avoir aussi une politique des grands Européens, membres fondateurs de l'Union face aux petits nouveaux de l'Est avec par exemple le cas des quotas d'émigrés à accueillir. Mais nul n'ignore que là aussi, il y a double discours, puisque la France, par exemple, en a très peu accueilli, faisant néanmoins la leçon à travers Bruxelles aux pays membres de Visegrad.
Où Viktor Orban a été plus fort que tous, c'est qu'il a alimenté l'euroscepticisme dans son pays, en mélangeant immigration et politique anti-establishment bruxellois principalement. D'un côté, en présentant son pays comme le dernier bastion de résistance et de sauvegarde de la chrétienté face à l'islam, et d'un autre côté en s'érigeant comme le protecteur des vertus magyares face à l'occidentalisme et l'internationalisme pratiqués à Bruxelles, mais aussi à Paris et Washington et dont le milliardaire d'origine juive hongroise, Georges Soros, est le symbole.
– Victor Orban a déjoué les pronostics de beaucoup de grands médias occidentaux qui ont misé sur une défaite de son parti, le Fidesz. Comment expliquez-vous une telle erreur d'appréciation ?
Si erreur d'appréciation il y a eu, c'est tout simplement que les grands médias occidentaux portent sur la Hongrie et son dirigeant un regard critique et jugent trop souvent avec mépris et condescendance une situation qu'ils ne comprennent pas toujours. Car encore une fois les sondages donnaient largement gagnant Viktor Orban.
Aussi suffisait-il de les lire. Plus grave, en critiquant et s'inquiétant du résultat des dernières législatives hongroises, les médias occidentaux remettent en question le choix des électeurs hongrois, confirmant ainsi le fossé entre, pour faire simple, la Hongrie et l'Occident. Rappelons que c'est exactement le projet de Viktor Orban !
– Le Fidesz a remporté les élections du 8 avril avec près de 49% des voix. Viktor Orban, Premier ministre depuis 2010, est non seulement reconduit pour un troisième mandat à la tête du pays, mais il bénéficie en plus d'une majorité de 133 députés (sur 199), ce qui lui permet d'engager des réformes constitutionnelles sans avoir à chercher le soutien de l'opposition. A votre avis, quelle est la réforme que Viktor Orban mettra en œuvre en premier ?
Viktor Orbán a plusieurs projets à venir. N'a-t-il pas déclaré avoir pour objectif «de prendre des mesures morales, politiques et juridiques» lors de son discours de victoire ? Les ONG sont toujours dans la ligne de mire du Premier ministre. Rappelons que les ONG bénéficiant de fonds étrangers et que les universités ne disposant pas de campus dans leur pays d'origine ont déjà vu une législation hostile se mettre en place contre elles. Les associations féministes et sociales craignent pour leur survie.
En politique étrangère, tout le monde n'a pas peur de Viktor Orban, même si certains n'osent pas le féliciter pour sa victoire à voix trop haute. La Hongrie est déjà alliée avec plusieurs pays d'Europe centrale, dont le plus important la Pologne qui pratique une politique en de nombreux points semblable. Viktor Orbán a affirmé vouloir travailler avec l'Italie et l'Autriche à une alliance de pays hostiles à l'immigration musulmane.
– Ancien champion de la lutte contre le communisme ­– qui est allé étudier le libéralisme à Oxford avec une bourse du financier George Soros –, Viktor Orban a opéré une mue spectaculaire depuis son retour au pouvoir en 2010. Au point de devenir l'architecte d'une révolution conservatrice nationaliste, qui refuse la «société ouverte» et «un individualisme libéral». Qu'est-ce qui explique, selon vous, cette volte-face ? Qu'est-ce qui le fait réellement courir ?
Il ne semble pas que ce soit une quelconque idéologie qui fasse courir Viktor Orban qui reste avant tout un pragmatique. Il est un souverainiste qui n'entend pas que ce soit un autre pays ou une entité européenne qui régisse son pays. Aussi ne peut-on ne pas douter de son amour pour son pays et ses valeurs, mais Orban pratique surtout une politique clanique d'intérêts personnels entre famille et amis, dont il est le chef incontesté.
Un système rodé de propagande financé par des fonds publics le plus souvent, heureux de la fin du politiquement correct. N'est-il pas à l'origine de la démocratie illibérale, c'est-à-dire de la non-démocratie libérale? En politique étrangère, on s'aperçoit que celui qui dans sa jeunesse était hostile aux Russes, les regarde désormais eux et surtout leur chef, Vladimir Poutine, avec envie et respect.
Quand on connaît le passé entre les deux pays, ce revirement est spectaculaire et plutôt récent d'ailleurs. N'est-on pas en droit de se demander pourquoi et par conséquent ce qu'ils y gagnent !


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