Cette année, c'est Nacer Mehal qui devrait présenter des excuses aux téléspectateurs algériens. Encore un programme raté. El Watan Week-end a enquêté sur les dessous du marché juteux de l'audiovisuel pour la grille du mois de Ramadhan. Priorité à l'argent, au favoritisme et au tribalisme, et dernier souci : le professionnalisme et le téléspectateur. «J'ai eu affaire à des bagarra et non à des producteurs de télévision. Soit ils ne paient jamais, soit ils le font en retard ! Je bosse dans le domaine depuis vingt ans et je n'ai jamais vu ça», confie un régisseur freelance. L'ouverture anarchique de la production télévisuelle au privé, au début des années 2000, a engendré beaucoup d'irrégularités. Corruption, favoritisme et tribalisme caractérisent la profession. Ainsi, une poignée d'individus tiennent d'une main de fer la production exécutive au profit de l'ENTV. «Pour s'assurer une bonne part du gâteau ramadanesque, les producteurs s'appuient sur une nomenclature de réalisateurs pseudo-professionnels de l'audiovisuel pour feindre un caractère sérieux de leur production et justifier les coûts faramineux des projets», explique un réalisateur indépendant. En d'autres termes, les producteurs font appel à des réalisateurs issus de la télévision d'Etat qui leur offrent la garantie de décrocher le contrat juteux. Cela se fait bien évidemment au détriment du contenu des projets, une condition exigée ailleurs. Un monopole que de nombreux professionnels dénoncent. Mais il est difficile de décrocher des déclarations et des confessions en «on». La raison ? «Il y a à boire et à manger pour tout le monde. Chaque année, l'ENTV dépense des milliards pour sa grille de programme sans que cela se traduise par une production de qualité, surtout concernant la grille du mois de Ramadhan.» Outre les scénarios tirés par les cheveux, à la carte ou «prêt-à-porter», tout le monde travaille d'arrache-pied pour être prêt le mois de Ramadhan. «Je peux vous garantir qu'aucune production n'est prête à 100%. On livre au jour le jour un travail bâclé. L'essentiel est de remettre les cassettes avant la diffusion», révèle une source proche de l'ENTV. Même si la direction de la télévision d'Etat avait pris le soin, lors d'une fête grandiose organisée à l'hôtel Sheraton, de communiquer et de présenter les programmes ainsi que les soap operas prévus pour la grille de cette année, «tous les producteurs et les réalisateurs présents ce jour-là savaient pertinemment qu'ils étaient en retard. Mais face aux caméras, ils ont tour à tour promis monts et merveilles au profit des téléspectateurs algériens», poursuit notre source. Une comédie à laquelle les habitués des bureaux du boulevard des Martyrs participent chaque année. «On peut livrer !» Grâce à la collaboration d'un monteur, nous avons pénétré dans les locaux d'une production dans un étage d'une villa dans la banlieue d'Alger qui sert à la fois de studio, de salle de montage et d'habitation pour tout le monde. Il est 23h30 quand un chauffeur livre un carton rempli de sandwichs commandés chez le gargotier d'à côté. «Je suis réquisitionné ici jusqu'à la fin définitive du montage de la série. Nous avons monté quatre épisodes seulement qui seront diffusés les premieÒ‹rs jours de Ramadhan.» A voir le décor et les moyens ainsi que les aptitudes professionnelles du personnel de la production, on se croirait dans les studios d'une chaîne de banlieue. Le réalisateur rentre éreinté d'un tournage «outdoor». Il vient superviser le travail du monteur. «C'est bon comme ça, on peut livrer.» Et au producteur de poursuivre : «Prépare-moi la cassette, je la livre demain !» Question oblige : comment l'argent est-il dépensé ? «Ça se passe un peu comme ça dans tous les scandales que la presse relate : Sonatrach, autoroute Est-Ouest, Khalifa & Co... Ce sont en réalité des marchés publics passés parfois de gré à gré… Ces dernières années, l'ENTV sous-traite sa production en passant par des appels à concours, des appels d'offres en quelque sorte.» Résultat : «Toujours les mêmes, nous avons l'impression que ni les séries ni les techniques encore moins les castings n'ont changé», analyse un ancien producteur aujourd'hui en retraite en France. Les factures… justifiées par – excusez du terme – l'intégration des dernières technologies en matière d'image et de son. En réalité, il ne s'agit que d'anciennes techniques d'incrustation d'images sur un mur bleu (bleu box) traitées par la suite sur de simples microordinateurs personnels, que les imposteurs de la prod désignent par régie ou station professionnelle. La majorité des effets du graphisme au montage sont réalisés par des logiciels piratés, achetés à 150 DA sur des étals de fortune et facturés démesurément et certainement inspirés des feuilletons égyptiens puis diffusés à la télévision d'Etat en toute violation des… droits de la propriété intellectuelle. Pourtant, les producteurs surfacturent tout cela en justifiant l'achat de logiciels dernier cri de l'étranger, en plus de la location de caméras HD, alors que la plupart des producteurs sont eux-mêmes propriétaires de ces caméras. Mode d'emploi : les producteurs fantômes (la plupart utilisent des prête-noms). Puisqu'on change de registre du commerce et d'appellation à chaque production, on crée d'autres entreprises pour les enfants et on sous-traite soi-disant des travaux, notamment de son et de traitement d'image. «Tout cela se facture cher, d'autant qu'on fait appel à des freelances qu'on paye exagérément cher ; cela peut atteindre 20 000 DA/jour pour certain monteurs ou infographes», explique l'ancien producteur. Même des ministres ... La facture ne s'arrête pas. L'alimentation commandée chez les entreprises de catering «des cousins», location de voiture «chez les amis», éléments de décor dénichés chez les partenaires et facturés tout de même. Le tout soutenu par des sponsors. «Il y a des producteurs qui n'hésitent pas à prendre le matériel mis à leur disposition par les sponsors, alors que logiquement cela appartient à l'ENTV, car la télévision est à la fois le producteur et le support de diffusion», confie un assistant de production. A en croire nos sources, tout ce business serait régenté par les responsables de l'Unique. «En plus de hauts responsables de l'Etat, il y a même des ministres qui trompent dans le business. Après l'ère Hamraoui, il y a l'ère El Eulmi. A vrai dire, rien n'a changé, la même mafia gère la production de l'Etat», accuse notre producteur. Le mutisme des pouvoirs publics vis-à-vis de tels agissements trouve une explication purement politique. Selon nos sources, «les responsables de l'ENTV contrôlent l'antenne et censurent la moindre image qui peut atteindre le système. Parfois, ils interviennent sans que personne ne leur demande. En contrepartie, l'Etat les laisse faire». Donc la télévision d'Etat, trop affairée, décide de sous-traiter la propagande et c'est ainsi que «les mercenaires de la culture ont vite fait de montrer patte blanche et exécuter ce plan diabolique de déculturation». Déconnectés de la réalité, certains n'hésitent pas à trouver dans l'actualité matière à sujet caricatural avec un traitement superficiel, dialogue de sourds, gestuelles dignes de l'époque soviétique, le tout sur fond de jacqueries de mauvais goût, bien évidemment payé gracieusement avec l'argent du contribuable, lequel provient de la taxe de l'ENTV des factures d'électricité. Les pseudo-producteurs en arrivent à utiliser l'argent du contribuable mis à leur profit pour rehausser la production nationale à la hauteur des aspirations des téléspectateurs algériens pour finalement insulter l'intelligence nationale. «La télévision d'Etat n'est que cet instrument d'abrutissement massif de la population. Les Algériens méritent mieux en termes de programme, d'autant qu'ils sont habitués aux télévisions satellitaires, donc à des émissions et autres shows de qualité.» Politiquement correct…. Ces néo-producteurs sont devenus des spécialistes ès remake pour aseptiser le citoyen moyen. «L'originalité ou la teneur culturelle et artistique des programmes sont le dernier de leurs soucis. Pourquoi risquer de heurter la sensibilité des censeurs et tomber en disgrâce, alors qu'on est bien installé dans sa routine créative», poursuit notre producteur en retraite. A force d'imposture et à coups de flops à répétition, la prod algérienne a fini par créer un nouveau genre cinématographique : le «déjà-vu show». Chaque année, les mêmes ingrédients pour presque le même résultat, une spirale de laquelle l'Algérien n'est pas près de sortir, scénarios sur mesure. Le tramway inauguré il y a deux mois seulement à Alger, il faut donc «tourner dans le tramway, contactez l'Etusa», attestent plusieurs collaborateurs, alors que le tramway n'a pas encore marqué les habitudes des Algériens et des Algérois en particulier. «Comment peut-on écrire un scénario déphasé de la réalité ?» s'interrogent plusieurs spécialistes. Tout cela n'est en effet que le résultat d'années de mainmise, de monopole qui a atteint même les acteurs et les comédiens, puisque chaque année, les mêmes artistes reviennent à la télévision. Ceux des feuilletons du mois de Ramadhan ne changent jamais, de même que ceux des sketchs bidon et sitcoms. «La dictature a même atteint les artistes et autres comédiens», atteste un réalisateur. Pour les plus turbulents, ils sont orientés depuis trois ans vers d'autres productions de télés étrangères. Par pudeur, les Algériens continuent de regarder les programmes uniques en leur genre de l'Unique malgré eux.