- Hassan, 41 ans : « Des centaines de milliers de gens marchant dans un silence de mort » Je suis manager d'un restaurant. Ce 11 septembre, je suis arrivé au bureau un peu plus tôt que d'habitude parce que je devais mettre de l'ordre dans les factures de mes fournisseurs. Quand je suis dans mon bureau, j'ai toujours pour habitude d'allumer la radio. C'est un réflexe que j'ai depuis mon arrivé en 1995 à New York. Vers 9h, un premier flash spécial annonçait le crash d'un avion sur l'une des tours du World Trade Center. Immédiatement je me suis précipité à l'extérieur de l'établissement pour tenter d'apercevoir ce qui se passait, mais comme nous sommes situés à plusieurs encablures de l'endroit, nous n'arrivions pas à voir grand-chose. A ce moment-là aucune panique ni crainte ne se lisait sur les visages des habitants, d'autant que les premières réactions des médias favorisaient l'hypothèse d'une défaillance mécanique de l'appareil et n'avaient jamais abordé la piste terroriste. De retour dans mon bureau pour continuer à travailler et à peine dix minutes plus tard, un deuxième flash spécial annonçait le crash d'un deuxième avion. C'est à ce moment que les médias ont envisagé la piste terroriste. En retournant à l'extérieur, je me suis retrouvé au milieu d'une foule immense de New-yorkais bossant dans le quartier et qui avaient tous déserté leurs bureaux. Personne ne voulait rester seul. Les gens avaient besoin de parler pour essayer de mieux comprendre ce qu'ils étaient en train de vivre. De la caserne de pompiers proche de l'endroit d'où je travaille, on voyait sortir en trombe, sirène hurlante, les camions se dirigeant vers le lieu de la catastrophe. Au loin, on entendait les sirènes des ambulances et des voitures de police. Il y eut comme un moment de flottement car jamais on n'aurait pensé qu'un tel attentat était possible. Au moment où les deux tours se sont effondrés, les New-yorkais se sont dirigés vers le haut de la ville, vers Central Park et Time Square. Je me rappellerai toujours de cette vision de centaines de milliers de gens marchant au milieu de rues désertes et dans un silence de mort. C'est inimaginable pour une ville aussi bruyante et vivante que l'est New York. En tant que musulman, je n'ai jamais ressenti le moindre ressentiment de la part des New-yorkais qui me demandaient que pouvait signifier de vouloir mourir et de tuer des gens. Aujourd'hui, New York a pansé ses plaies et repris à vivre comme si rien ne c'était passé.
- Leïla, 33 ans : « Des amis ont été arrêtés, juste parce qu'il étaient musulmans »
A l'époque, je travaillais à Midtown, dans les relations publiques. Je suis arrivée très tôt au bureau, les rideaux étaient encore baissés. Je chattais avec quelqu'un basé à Londres qui m'a dit : «Il paraît qu'une tour est en feu». Le temps que je regarde par la fenêtre et que je réalise ce qui se passe, un deuxième avion se dirigeait vers l'autre tour. On a entendu un grand «boom», comme si l'avion venait de passer le mur du son, puis on a vu du feu, du feu partout, et des gens qui criaient. Sur le moment, cela ne semblait pas réel. Le souffle coupé, j'avais l'impression de vivre un cauchemar, un mauvais film. Bien sûr, à ce moment-là, personne ne pensait à des terroristes ou à Al Qaïda ! On devinait qu'il se passait quelque chose de terrible, sans savoir qui faisait cela, ni pourquoi. Les gens couraient de partout, c'était une véritable marée humaine qui fuyait les tours dans un chaos général. Au bureau, nous regardions les tours avec des jumelles. On voyait les gens tomber, se jeter dans le vide, comme des insectes. Nous n'avions pas la télé alors nous écoutions la radio qui annonçait que d'autres avions avaient été détournés. J'ai commencé à paniquer en pensant à ma mère, qui était dans un avion pour Londres. Je ne pouvais pas la joindre et mon dieu, que j'étais inquiète pour elle ! J'essayais d'appeler ma sœur, je croyais devenir folle. Des amis sont allés aider les secours sur place, pour sortir les victimes des débris, donner du sang –la Croix Rouge avait mis en place un centre de triage. Mon mari est dans la finance, et avec ses collègues, ils connaissent beaucoup de personnes qui travaillaient dans les tours. Dix ans après, que le 11 septembre a changé le monde entier. En tant que musulmane à New York, identifiée comme Arabe, je peux vous dire que ça a été très difficile. Certains de mes proches ont été arrêtés alors qu'ils n'avaient rien fait. Juste parce qu'ils sont musulmans. En même temps, je me suis sentie investie d'une nouvelle responsabilité, celle d'expliquer à mes amis que le 11 septembre est l'œuvre d'une minorité. Mais que moi, je suis fière d'être Arabe et musulmane. Avec des amis, nous avons formé un groupe politique et nous avons organisé des rencontres pour la communauté. Pour être sûrs que les gens ne restent pas isolés –car après le 11 septembre, de nombreux musulmans préféraient restés chez eux, enfermés et faire entendre notre voix. Pour nous et pour la génération à venir.