A l'écoute d'un des plus grands poètes au monde, figure distinguée du monde arabe. -Quelles circonstances ont favorisé votre orientation vers l'expression poétique ? Mon père, Mahmoud Stétié, était en arabe un grammairien réputé, doublé d'un poète de tradition classique, voire académique, mais sensible. Ma mère, Raïfé, était une femme très cultivée pour son époque, lisant et écrivant, rien que des lettres, mais admirables. Mes parents échangeaient beaucoup. Mahmoud lisait à Raïfé ses textes et lui demandait son jugement critique. Nous recevions dans notre petite villa familiale bien des écrivains amis de mon père, bien des poètes. Je circulais dans tout ce petit monde, étonné, émerveillé par l'étrangeté d'une parole, pour moi incompréhensible mais que je pressentais rituelle et chargée de sens. Je me suis mis, aimant les mots grâce à ma lecture passionnée des bandes dessinées de l'époque (années 30), à me murmurer à moi-même, puis à transcrire avec de grosses fautes d'orthographe, des choses – sensations et sentiments – qui m'agitaient le cœur. J'osais montrer ces petits «textes», ces «chansonnettes» à mes parents, puis à ma maîtresse de classe du Collège protestant français de Beyrouth et j'ai reçu de tous les encouragements pour continuer. -Le Liban émerge comme un personnage à part entière… Le Liban est mon pays natal : c'est là que pour la première fois je suis entré en contact avec la lumière, les formes de la vie, leur beauté, la première intelligence du monde. En outre, le Liban se trouve être, installé entre montagne et Méditerranée, un pays richement doté par la nature. C'est vrai que la terre natale est native : elle est créatrice et, dans le cas de mon pays, elle est terre et mer à la fois. Ayant par la suite pratiqué un métier d'exil (diplomate et ambassadeur), je suis souvent revenu par l'esprit, le cœur et la mémoire à ce pays d'enfance, le Liban, bientôt terriblement livré aux démons de la destruction et de la mort du fait de la guerre civile. Mais le paradis de l'enfance, au-delà de l'assassinat quotidien de mon pays, restait préservé et, de lui, me parvenaient des signes et des souffles, donc, nécessairement, des messages poétiques. Mon enfance étant mélangée au Liban, je dois au Liban, clair ou sombre, une part considérable de mon paysage poétique le plus intime. -Comment expliquez-vous le choix du français comme langue d'expression ? J'ai été instruit par l'arabité et par l'Islam dans mon enfance d'abord et, par la suite, à l'âge universitaire, à l'Ecole pratique des hautes études où j'ai été l'élève de Louis Massignon, prodigieux arabisant et mystique, cela sur l'insistance de mon maître Gabriel Bounoure, plus tard m'étant lié à Jacques Berque ainsi qu'à Henry Corbin surtout, j'ai toujours été séduit par le soufisme et ses maîtres. Mais, élève des Jésuites, ayant beaucoup vécu au Liban et ailleurs dans des milieux très mélangés spirituellement, j'ai toujours pratiqué le dialogue avec chacun, par amour de sa vérité. Et il est vrai, comme l'a écrit à mon propos Adonis, que je suis un poète arabe qui écrit en français, Adonis voulant dire par là que les valeurs les plus significatives de l'arabité et le rythme même de celle-ci pouvaient se lire en filigrane dans ma création poétique et dans ma réflexion sur la poésie. Le français dans lequel j'ai écrit toute mon œuvre est une langue aimée dès l'enfance et choisie dès la montée en moi de la conscience littéraire et philosophique. -Quel est votre regard sur l'état actuel de la poésie arabe ? La grande génération de la poésie arabe a été celle du milieu des années 50. Il y a là une petite tribu de poètes dans les pays du Machreq décidée à briser tout à la fois l'académisme de la poésie arabe traditionnelle – même celle de Chawki même celle de Moutran, même celle de Hafez Ibrahim et, aussi bien, le symbolisme d'une grande poésie novatrice, celle de Gibran, puis celle, autrement écrite et pensée, de Saïd Aql, la première procédant de Nietzsche, la seconde de Valéry – pour se rapprocher au plus près de la langue et de la réalité contemporaines. Dans mon essai, Les Porteurs de feu (1972, Gallimard), j'ai dit que cette poésie-là – avec comme principaux témoins et acteurs Badr Chakr es-Sayyâb, Youssef el-Khâl, Adonis, Mohammed Maghoût, Ounsi el-Hajj, Chawki Abichacra, et quelques autres – cherchait, quittant le ciel des idéalités rhétoriques, à atterrir, à reprendre pied sur le sol des hommes et de l'histoire en train de se faire avec de grands événements survenus. Tout en aimant certains des poètes actuels en langue arabe, il ne semble pas qu'ils apportent quoi que ce soit de fondamentalement novateur par rapport à leurs aînés immédiats. Reste que dans le monde arabe, où le roman, genre neuf, fait un surgissement éclatant et inattendu, la poésie continue d'être la création dominante pour juger de la vitalité de notre littérature : voyez le destin singulier et prodigieux de Mahmoud Darwîch qui finit, du fait de sa poésie, par devenir l'incarnation de tout son peuple. -La poésie est «la parole de la parole». C'est un «outre-dit», «une expérience qui poursuit un objectif», écrivez-vous. Quel est le sens de cette vision ? «La parole de la parole», cela signifie que la poésie, par l'invention permanente qu'elle insuffle aux mots – mots renouvelés, rafraîchis, réinventés même par les alliances verbales qui leur sont imposées – est, à la pointe du langage, cette énergie qui refait notre vocabulaire et le place en situation de recréation vitale. Ce faisant, l'énergie dont je parle empêche une langue de se scléroser et de mourir. Par la poésie, cette opération spirituelle aussi mystérieuse que compliquée, les mots sont plongés dans la nappe phréatique qui lie les hommes entre eux, et ils en ressortent rajeunis, restaurés, rayonnants. C'est sans doute cela que voulait dire Mallarmé (mais aussi, en d'autres mots, Rimbaud dans sa Lettre dite du Voyant) en assignant comme mission au poète de «donner un sens plus pur aux mots de la tribu». A sa façon, le poète arabe Ibn Arabi, également penseur et philosophe, ne dit pas autre chose quand il définit la poésie, ouvrant d'ailleurs à la langue un horizon encore plus large que celui de Mallarmé, en définissant la poésie comme «une rupture du coutumier». -La poésie est, selon vous, «réponse à une question qui ne fut pas posée». L'acte du poète n'aurait-il pas tendance à revêtir une dimension «prophétique» voire visionnaire ? J'ai analysé les raisons profondes, liées souvent à l'inconscient de l'homme, qui font de la poésie, de la formulation poétique, l'expérience majeure dans l'accomplissement d'une langue densifiée et portée à son plus haut. Chez les Arabes en particulier, il arrive que l'éclat de la langue en poésie lui attribue une qualité plus qu'humaine. Le Prophète de l'Islam, à la révélation du Coran «en langue arabe claire», a même dû se défendre d'être un poète. Le Coran, pour se dédouaner de l'accusation, va même jusqu'à consacrer une sourate aux «Poètes» – grand honneur ! – qu'il attaque dans la mesure où, par leurs effets de langue, ils créent un monde second nécessairement illusoire, puisque seul le langage de Dieu est vrai. Mais la nostalgie prophétique est toujours là. Le plus grand poète arabe de la période classique ne choisit-il pas, au Xe siècle, le pseudonyme d'Al-Mutanabbî, à savoir l'aspirant à la Prophétie, «le Prophétisant» ? -Comment expliquer la place mineure de la poésie de nos jours ? Les sociétés modernes, fortement stressées et plus ou moins secrètement désespérées par les conditions de leur existence au quotidien, soumises aux dures lois de la prédominance économique dans l'ensemble des régions du monde, n'ont malheureusement plus beaucoup de temps à consacrer à leur vie intérieure. Elles poursuivent non plus l'approfondissement du sens de leur être-au-monde, qui forme l'objet de la poésie, mais le moyen de s'oublier, d'oublier la pression qui pèse sur elles. Par la télévision, grande malfaisante, qui «rêve» et «pense» à la place des hommes et des femmes, par le roman qui, le plus souvent, ouvre l'horizon d'une vie seconde «empruntée» et factice, nos sociétés sont devenues des sociétés de «divertissement». La poésie est ainsi délaissée. Mais je pense qu'elle resurgira de sa retraite le moment venu parce que les êtres humains ont besoin d'elle pour voir à nouveau le monde, vivre vraiment leur vie, et enfin respirer. Il y aura une aube nouvelle pour la parole de poésie, ce cante jondo, ce chant profond.