Comme de nombreux journalistes qui se sont pleinement consacrés à leur métier, Abderrahmane Mekhelef n'a que tardivement publié des écrits littéraires sans doute longtemps couvés. Né en 1937 à Alger, il est une figure du journalisme algérien. A l'indépendance, il a fait partie des pionniers de l'APS, laquelle avait vu le jour à Tunis en 1959 sous l'aile du GPRA. Il a travaillé aussi pour l'éphémère «Jeunesse-Action», dont il fut membre-fondateur et «Algérie-Actualité». Il regagne l'APS en 1978 où il sera nommé en 1982 chef du bureau de Belgrade. A la fin des années 90', il est parmi les créateurs des magazines «Vie algéroise» et «Escales». Durant tout ce temps, sa passion lointaine pour la littérature n'a pas décru, même si sa plume était accaparée par son travail. Ses premières incursions littéraires ont mis au jour une écriture originale apparue avec «Loin de la source» (APIC, 2010), belle et tragique histoire d'amour inscrite dans le combat de l'Algérie pour la liberté. Les tribulations des personnages, pris dans leur intimité, traversent les grands événements tout en y participant. Cette focale, Abderrahmane Mekhelef va la maintenir dans «Un brin de menthe à l'oreille» (APIC, 2014) et même l'amplifier, du point de vue du rythme, de l'intensité et de l'émotion. Sous-titré «Une saga de La Casbah», ce roman, comme indiqué, se concentre sur la cité où Mekhelef est né, à grandi et pour laquelle il éprouve une fascination qui n'a d'égale que sa colère à la voir péricliter. Mais sa Casbah ne se regarde pas le nombril et apparaît plutôt comme l'œil d'un kaléidoscope qui embrasse toute l'Algérie et le monde. Autour de personnages fictifs, bien qu'on les sente trop vrais pour ne pas avoir existé, il déroule, en flashs saccadés, des nouvelles puisées de la presse d'antan ou de ses souvenirs. Tout y passe : le mouvement national, les artistes, la vie quotidienne, les faits divers, les pieds-noirs, le music-hall, les injustices coloniales, les Juifs, le cinéma, les cafés, les faits politiques, les anecdotes urbaines, le football, la boxe et même la pègre d'Alger dont il décortique les histoires. Littéralement tout, dans une alternance entre fiction et actualité étalée de 1942, année du débarquement des Alliés et 1954, année du déclenchement de la guerre d'indépendance, période bouillonnante au cœur de l'épopée du XXe siècle. Soit, biographiquement, entre les 5 ans et les 17 ans de l'auteur. C'est un livre-fleuve dont le courant vous entraîne de découverte en découverte. On y retrouve le dispositif mis en place par Laâdi Flici dans ses écrits. Mais «Un brin de menthe à l'oreille» rappelle aussi l'écriture de l'écrivain John Dos Passos (1896-1970) qui, sans doute le premier, a introduit des dépêches de presse au milieu de ses récits. En tant que journaliste et écrivain, Mekhelef est tout à fait à l'aise dans cet entre-deux où il déroule, avec une étonnante fraîcheur de sexagénaire, l'opéra historique, voire l'encyclopédie romancée, de La Casbah, du pays et du monde. Si vous le trouvez encore en librairie, précipitez-vous dessus. Et nous ne le disons pas pour nous faire pardonner de l'avoir «oublié» dans nos colonnes !